Concert

Spectacle transdisciplinaire

«Nous étions masques, miracles,
empêtrées dans l’enthousiasme,
mystère longtemps guetté,
apparitions-disparitions,
habitudes qui sonnent faux.»

C’est par ces mots de Roxane Desjardins que s’ouvre le spectacle transdisciplinaire Je suis calme et enragé·e, un projet aussi ambitieux que vulnérable et donnant à entendre six tableaux sonores — partitions musicales visuelles composées par Symon Henry — pour autant de poèmes explorant «des positions de détresse et de vertige par rapport à l’Histoire, à l’ampleur de l’humanité, aux désastres écologiques qui se profilent», selon les mots de Desjardins.

Ces partitions seront interprétées par 4 voix (Zéa Beaulieu-April, Gabriel Dharmoo, Laura Doyle Péan et Vincent Ranallo) entonnant la musique en chœur, déclamant le texte en toute intimité, ou l’explorant en filant des contrepoints criants d’actualité. Ces voix seront accompagnées par deux solistes instrumentaux (Émilie Mouchous, synthétiseurs et Benjamin Tremblay-Carpentier, harmonicas et électronique) ainsi que par six instrumentistes de l’Ensemble SuperMusique. Ces instrumentistes sont autant d’échos à leurs individualités et à leur participation aux mouvements de foules qui nous traversent au quotidien.

Équipe

Symon Henry, direction artistique, musicale et composition
Roxane Desjardins, texte
Line Nault, co-direction artistique
Joane Hétu, direction de production
Guillaume Barrette, direction technique
Catherine Fournier-Poirier, éclairages
Kevin Gironnay, sonorisation

Une présentation de Productions SuperMusique, Symon Henry / Collectif Ad Lib et Le Vivier.

La presse en parle

Je suis calme et enragé·e: la revendication des sens

Catherine Harrison-Boisvert, L’Opéra, 2 mars 2022

Le 27 février dernier, les Productions SuperMusique ont présenté, au studio multimédia du Conservatoire musique de Montréal, la création de Je suis calme et enragé·e, de la personne compositrice Symon Henry et la poète Roxane Desjardins. L’œuvre a été présentée après une longue maturation — prolongée par la pandémie — de sept ans.

Je suis calme et enragé·e consiste en six tableaux sonores durant lesquels quatre interprètes, soit Zéa Beaulieu-April, Gabriel Dharmoo, Laura Doyle Péan et Vincent Ranallo, déclament la poésie de Desjardins en suivant la partition graphique conçue par Henry; cette partition est visible par le public sur un écran dans le fond de la salle, tout en étant projetée derrière lui pour que les interprètes puissent s’y référer. Deux solistes instrumentaux les accompagnent, soit Émilie Mouchous à l’électronique, Benjamin Tremblay-Carpentier à l’harmonica et aussi à l’électronique, ainsi que par l’Ensemble SuperMusique.

La trame poétique et narrative constituant Je suis calme et enragé·e prend place dans un espace temporel intermédiaire, entre un regard rétrospectif posé sur le printemps étudiant de 2012 et l’anticipation suscitée par la situation climatique mondiale. L’œuvre ne présente pas de personnages à proprement parler, mais à travers leur habillement noir accessoirisé de rouge, les interprètes rappellent des militantes et millitants de 2012 qui se retrouvent catapultés dans les désastres à venir, et dans les insurrections que ceux-ci laissent envisager, voire espérer. Quand on a vécu 2012, on connaît trop bien les enthousiasmes, les euphories, mais aussi les désillusions, les indignations et les résiliences qu’engendrent ces temps dits «de crise». Mais comment envisager ces emportements à l’aune de ce qui pourrait véritablement devenir une crise à tous points de vue? On ne saurait prédire ce qui adviendra; comme l’exprime le texte de Desjardins: «la vérité concerne seulement ce qui est déjà arrivé».

Pour apprécier une œuvre telle que Je suis calme et enragé·e, il importe de se laisser aller à la démarche proposée par Henry, où les couleurs, les formes et les textures visuelles accompagnent — voire déterminent — une expérience sonore qui défie tous les cadres: masses sonores, glissements, onomatopées, etc. Il en résulte une expérience où le son est ressenti de façon synesthésique, assurément viscérale. On vivra sans doute de l’inconfort dans des moments de saturation sonore ou d’exacerbation des dynamiques et des registres, mais Henry sait doser ces moments, ce qui donne aux spectateurs et aux spectatrices la possibilité d’explorer une multitude de mondes sonores. Par cette approche totale qui sait équilibrer les excès, la démarche d’Henry nous apparaît des plus abouties.

Cela étant dit, un public un peu moins familier avec ce type d’approche compositionnelle aura besoin d’aide pour trouver son chemin dans l’œuvre, et en ce sens les interprètes constituent ses premiers guides. Soulignons d’emblée la diversité disciplinaire qui constitue l’ensemble des artistes vocaux: Beaulieu-April et Doyle Péan sont poètes et performeur·euse·s; Dharmoo est compositeur et vocaliste; Ranallo est un chanteur baryton se consacrant notamment à la création en musique contemporaine. Si cette diversité traduit la nécessaire déconstruction des frontières disciplinaires dans la création artistique actuelle, il en résulte une certaine inconsistance sur le plan de l’interprétation. L’œuvre est assurément exigeante et nécessite un investissement total; néanmoins, on déplore l’expression faciale généralement neutre, voire affaissée des interprètes, comme si la complexité musicale et poétique de l’œuvre les empêchait d’entrer en relation avec le public, ou pire, les amenait à se complaire dans un certain hermétisme. L’exception en ce sens se trouve chez le baryton Vincent Ranallo, qui, par son expressivité, a su donner une véritable intention au texte et à la musique qui lui ont été confiés.

En somme, Je suis calme et enragé·e traduit la profusion des possibles dans la création musicale contemporaine, à travers une démarche totale qui interpelle les sens de façon aiguë — soulignons à cet égard la très grande beauté des partitions graphiques d’Henry, qui se suffisent en tant qu’œuvres. Si plusieurs pourraient se sentir largués par la démarche proposée, s’abandonner à la proposition d’Henry et Desjardins en vaut assurément la peine, ne serait-ce que pour laisser émerger les questions et les incertitudes. Encore une fois, pour citer Desjardins: «Nous voulons croire [… ] à ces lignes imprécises».

Je suis calme et enragé·e traduit la profusion des possibles dans la création musicale contemporaine, à travers une démarche totale qui interpelle les sens de façon aiguë…