Au fil des ans, l’étiquette Ambiances Magnétiques et le collectif d’artistes qu’elle regroupe se sont constitués une identité propre, désignée sous l’appellation stylistique de «musique actuelle». Quoique difficile à définir, cette appellation, somme toute générique, désigne d’abord et avant tout un métissage de styles qui se recoupent très librement entre eux et de manière imprévisible. La musique actuelle, mouture québécoise, s’est affirmée entre autres dans l’exploration bruitiste des instrumentistes et dans le développement de nouvelles lutheries acoustiques et électroniques. La soirée d’ouverture du SuperBOOM offrira au public un aperçu de la signature bruitiste de cette étquette, un aperçu du «comment l’organisation du bruit pourrait être à l’origine de la musique»…
Carte blanche (#1) à l’étiquette Ambiances Magnétiques. Parasites; Le magasin de tissu; Bruire: Chants rupestres.
SuperBOOM est un événement organisé par DAME et Productions SuperMémé-SuperMusique en collaboration avec le Théâtre La Chapelle et se déroulera à Montréal du 27 novembre au 1er décembre 2001.
«La preuve est là: DAME n’est pas éphémère, lance avec conviction Joane Hétu, musicienne et directrice de cette entreprise de distribution au service de la musique actuelle québécoise. Nous avons créé un vrai langage, une vraie démarche. Regarde les maisons de disques: ça ouvre, ça ferme, c’est instable. Nous, on garde le cap depuis 10 ans!» En effet, la preuve est irréfutable: après 10 ans d’activité, le label et distributeur indépendant DAME (l’acronyme de Distribution Ambiances Magnétiques Etc.) affiche 160 disques au compteur. Vous avez bien lu: 160 albums, ça fait en moyenne… 16 disques par année (rééditions incluses), dont quelques classiques qui ont franchi le cercle des initiés. Comme les excellents Le Trésor de la langue de René Lussier, par exemple, ou Au royaume du silencieux des Granules (Jean Derome et René Lussier). Aucune autre étiquette d’ici ne peut prétendre à un tel résultat, tout en assurant un niveau de qualité exceptionnel.
Il reste que même après 10 ans, Joane Hétu croit avoir encore à «défendre la discipline, à faire du développement de marché». Rien n’est facile pour ce genre musical qui n’en est pas vraiment un. Ou plutôt, qui est un sacré fourre-tout: la musique actuelle se définit beaucoup par sa démarche, totalement libre, où l’improvisation tient lieu de moteur créatif. En clair, on range l’inclassable sous la casquette de la musique actuelle.
«On se retrouve on the edge, explique Joane Hétu. On n’est pas enseigné à l’école, on ne fait pas partie de l’establishment, et l’industrie ne nous considère pas vraiment. Mais on fait partie de la souche populaire car nos influences sont issues du rock, du jazz, du pop, du folk… C’est une musique de jonctions, de mélanges, un son hybride qui peut être à la fois très accessible et très pointu. On vient tous des musiques populaires mais on a poussé plus loin notre pensée musicale.»
Cela dit, si la directrice de DAME pense avoir passé par une espèce de purgatoire ces dernières années, l’avenir semble plus rayonnant.
«J’ai l’impression qu’on connaît un renouvellement de notre public. Je sens vraiment que le vent vient de tourner: l’écoute des gens a changé en 10 ans. Par exemple, il y a 15 ans, tu faisais jouer un ruban à l’envers et c’était drôlement perçu… Aujourd’hui, il y en a partout dans la pop, les musiciens se sont mis à ce genre de choses. Les voix dans les mégaphones, même Britney Spears fait ça aujourd’hui. De plus, ces dernières années, la démocratisation des moyens d’accès à la production audio fait qu’on accepte le bruit comme plaisant à l’oreille. On accepte plein de choses qui ne faisaient pas partie de la musique auparavant.»
Ainsi, pour montrer la persévérance du collectif d’étiquettes qui forment DAME - Ambiances magnétiques, Monsieur Fauteux m’entendez-vous? (label de la Fanfare Pourpour), OHM Éditions (de Québec) et AMIM -, on s’apprête à mettre sur le marché pas moins de neuf nouveaux albums, juste à temps pour les célébrations du dixième anniversaire.
À partir de ce soir, et jusqu’au 1er décembre, les curieux et les amateurs de musique débridée pourront célébrer gratuitement la Super Boom de DAME au Théâtre La Chapelle. «On a décidé d’offrir les soirées gratuitement parce qu’on voulait que les gens achètent les disques», indique sans gêne Joane Hétu, en précisant que les spectacles d’environ 40 minutes (il y en a au moins trois par soirées) seront aussi le reflet des albums lancés simultanément.
Ces cinq soirées thématiques, qui se présenteront sous la forme de cartes blanches, regrouperont plus d’une quarantaine de musiciens en 14 spectacles. Trois soirées seront dédiées à Ambiances Magnétiques (soirée Bruitisme, Musique improvisée et Nouvelles Musiques d’ensemble), l’une à la jeune étiquette Monsieur Fauteux m’entendez-vous? et l’autre à OHM Éditions, label de Québec versé dans la musique électronique électroacoustique. Et en plus, on vous offre gratuitement une compilation DAME - SuperBoom, avec 33 extraits de parutions récentes.
Passion et organisation
Une décennie de vie pour une entreprise dédiée à la musique actuelle, au Québec, pourrait nous faire croire au miracle. Pourtant, il n’en est rien: il faut seulement une bonne dose d’organisation et beaucoup de passion, assure Joane Hétu, rencontrée dans les bureaux de DAME, avenue de Lorimier.
Selon elle, le fonctionnement de DAME diffère beaucoup de ce que l’on connaît dans d’autres structures du disque: «Ce qui a été bon, c’est l’idée de réunir tous ceux qui faisaient de ce genre de musique. À la longue, les disques des uns faisaient connaître les disques des autres. Puis, on a mis sur pied un bon réseau de distribution international. C’est surtout ça qui nous a maintenus en vie.»
La saxophoniste et compositrice ne cache pas que le Québec n’est pas son premier marché. Depuis 10 ans, ses disques se sont toujours vendus davantage en Europe, aux États-Unis ou même au Japon qu’ici. «Cette musique est structurée en un réseau de distributeurs, de salles, de revues (comme le magasine anglais Wire, qui critique régulièrement les parutions de DAME), de radios….»
SuperBoom, c’est pour la fête, mais aussi pour faire mentir l’adage voulant que nul ne soit prophète en son pays. «Pour moi, assure Joane Hétu, DAME reste un catalogue de musique québécoise. Ça fait partie du folklore. Ce sont tous des créateurs d’ici, toujours vivants, qui font de la création teintée de chez nous. En comparant notre musique, on l’entend, ça sonne québécois, il y a des racines.»
Joane Hétu est intarissable; le Minidisc se fatiguera avant elle! C’est que nous parlons de DAME, la maison de distribution qu’elle fondait il y a 10 ans et qui, 175 disques plus tard, célèbre sa première décennie par une série de concerts qui fera du bruit. Quatorze spectacles (gratuits!) regroupés en cinq soirées thématiques, deux projections à la Cinémathèque et neuf lancements de disques, plus une compilation offerte gratuitement: voilà un menu qui saura satisfaire les plus gourmands!
Un peu d’histoire: c’est l’étiquette Ambiances Magnétiques qui a servi de terreau à DAME. Le collectif, fondé en 1983 par Jean Derome, André Duchesne, René Lussier et Robert Marcel Lepage, auquel se sont joints rapidement les trois “supermémés” Diane Labrosse, Joane Hétu et Danielle Palardy Roger, et finalement Michel F Côté et Martin Tétreault, a produit une quinzaine de vinyles avant que Joane Hétu ne se décide à mettre sur pied une structure plus adéquate baptisée Distribution Ambiances Magnétiques Etcetera. DAME allait bientôt distribuer, en plus des productions d’Ambiances Magnétiques, celles d’OHM Éditions, du collectif Avatar de Québec, et diversifier son catalogue en incluant les étiquettes qui produisent des projets des membres d’Ambiances Magnétiques (Victo, ReR, Rune, etc.), devenant ainsi le pivot central de la musique actuelle au Québec.
“Il s’en passe des choses en 10 ans! lance Joane Hétu. La compagnie a acquis une réputation et une légitimité importantes. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un produit très marginal: on ne fait pas du pop, mais on ne fait pas non plus partie de l’establishment des musiques; on est entre les deux, quelquefois proche de la musique, quelquefois plus jazz ou plus pop. On fait de la musique impure, et ça, c’est aussi difficile à défendre qu’à vendre! Règle générale, on peut dire que le catalogue se vend mieux à l’extérieur qu’au Québec.” Ce qui n’est quand même pas si mal puisque ça permet aux artistes d’ici d’aller fréquemment faire entendre leurs musiques ailleurs et de participer, par diverses collaborations, à une reconnaissance plus large de ces “nouvelles” musiques. Pas un mois sans que l’on retrouve dans The Wire de Londres, référence obligée des recherches musicales de pointe, un article mentionnant l’un des artistes distribués par DAME ou une critique de l’un de ses disques.
Si le catalogue de DAME ne cesse d’évoluer, on peut également être surpris de la faculté de renouvellement des artistes de la maison. Un coup d’œil à la programmation de l’événement Super Boom suffit à prouver l’extraordinaire diversité que propose en 2001 cette “petite compagnie”. Les festivités se dérouleront au Théâtre La Chapelle et l’ouverture, le mardi 27 novembre, se fera dans un grand fracas bruitiste avec le duo Parasites (Martin Tétreault au tourne-disque sans disques, et Diane Labrosse à l’échantillonneur); puis Jean Derome viendra nous défroisser les tympans en nous faisant visiter son magnifique Magasin de tissu; et, finalement, Michel F Côté et ses acolytes de Bruire (Jean Derome, Normand Guilbeault et Martin Tétreault) démontreront par leurs Chants rupestres que la musique actuelle descend du singe. Et ce n’est que le début! Le lendemain, DAME donne carte blanche à la nouvelle étiquette Monsieur Fauteux m’entendez-vous? pour une soirée de cabaret surréaliste avec les chansons douces-amères du duo Lou Babin et Pierre St-Jak et de leurs amis de L’Hôtel du bout de la terre parmi lesquels on retrouvera avec plaisir une Marie-Hélène Montpetit que l’on n’a pas revue chanter depuis la lointaine époque de Marie et ses quatre maris. Les nouveaux venus du trio Rouge Ciel nous feront ensuite découvrir leur jazz progressif, et La Fanfare Pourpour, descendante directe de L’Enfant fort et du Pouet Pouet Band, terminera la soirée. Retour chez Ambiances Magnétiques le jeudi avec Les Jumeaux de la planète Mars (René Lussier et Robert Marcel Lepage, qui inaugurèrent l’étiquette en 1984 avec leurs Chants et danses du monde inanimé), le trio Polaroïde (nouveau projet du guitariste André Duchesne avec Jean René à l’alto et Pierre Tanguay aux percussions) et Les Poules (Hétu, Labrosse et Roger, qui célébreront la réédition de leur enregistrement de 1986 sans pourtant revenir en arrière). Bonne idée de donner également carte blanche à OHM Éditions le vendredi. Les membres du collectif Avatar de Québec ont le don de concocter des soirées assez déjantées; et la pièce OHM inPLUG, conçue par Steeve Lebrasseur, ne devrait pas être décevante. Diffusion acousmatique de Chantal Dumas, bidouillages électroniques d’Émile Morin, David Michaud et Lebrasseur, et instruments inventés de Georges Azzaria promettent de nous en mettre plein les oreilles. Ce carnaval étourdissant se terminera le samedi avec trois concerts d’ensembles: Interférence Sardines, de Québec; la Chanson du Transsibérien de Pierre Cartier; et Les Projectionnistes de Claude St-Jean (parmi lesquels Normand Guilbeault à la contrebasse fera sa quatrième collaboration de la semaine!). On aura complété le tour d’horizon en passant par la Cinémathèque ce même samedi à 18 h 30 pour visionner Le Chapeau de Michèle Cournoyer (musique de Jean Derome) et l’excellent Trésor archange de Fernand Bélanger, qui suit René Lussier pas à pas, jusqu’en Europe, dans sa quête pour retrouver les origines du Trésor de la langue.
Ouf! La directrice de DAME, Joane Hétu, peut certes contempler le travail accompli avec fierté, mais ça ne l’empêche pas d’envisager du changement pour la prochaine décennie. Un changement en forme d’expansion, bien sûr! Une histoire à suivre.