Critique

Marie-Eve Fortin-Laferrière, Le canal auditif, May 24, 2019

Joane Hétu a fondé, en 2012, une chorale bruitiste nommée Joker. Les lucioles est le titre du plus récent spectacle de cette chorale dirigée par trois chefs se relayant tour à tour: Joane Hétu, Danielle Palardy Roger et Jean Derome.

20 personnes font partie de l’ensemble et incarnent divers rôles tout au long du spectacle. La scène d’ouverture nous les présente en une masse très compacte. Chacun est muni d’un dispositif sonore couvert de voyants lumineux clignotants, une évocation des lucioles sous forme de lumière synthétique. Joane Hétu, première à diriger la chorale, guide le groupe dans ses mouvements et orchestre les éclats sortant des bouches et des gorges de ses membres qui, ensemble, forment un grouillant instrument à voix. Si la formule à trois chefs peut sembler très hiérarchique au premier abord (on se demande au début si chacun des membres de la chorale aura le privilège d’accéder à la direction et d’exprimer sa sensibilité artistique), on constate assez rapidement que les membres ont de l’espace pour s’exprimer hors de l’homogénéité du groupe exécutant les consignes. Ce contraste, entre la chorale qui puise sa force dans l’univocité et un interprète qui se détache du corps docile pour marteler le sol de façon incongrue, hurler de façon libre ou s’inquiéter dans une langue étrangère est salutaire et rassurant: certains résistent encore et déjouent. Aussi, les trois chefs se relaient et dirigent l’ensemble vocal selon leur propre sensibilité, pendant un certain temps, mais réintègrent la chorale lorsqu’ils ne sont pas à la tête du groupe. Le public se retrouve donc devant des vignettes aux couleurs fort différentes, et l’alternance des trois visions crée une œuvre divisée en mouvements singuliers.

Un moment fort du spectacle se produit lorsque les membres de la chorale sont invités, d’un geste, à exprimer leurs voix les plus monstrueuses, une demande qui ouvre la porte à une certaine perte de contrôle. Cette représentation de l’horreur balisée dans le temps, proférée à pleins poumons ou sous forme de grognements et de borborygmes incontrôlés, mais tue d’un seul geste, témoigne bien de la tension qui découle de l’expressivité dans un système construit. Les chanteurs et non-chanteurs recrutés pour ce spectacle sont des lucioles qui doivent s’allumer et s’éteindre sur commande, mais dont les déviations, numéros solos et errances évoquent le fait qu’heureusement, ça ne fonctionne pas toujours comme prévu. Mention spéciale aux apartés de danse de Catherine Tardif qui offraient un superbe contrepoint de poésie corporelle libre et mouvante, aux chants décalés d’Alexandre St-Onge et à l’inquiétante litanie en Japonais de Maya Kuroki.

Le public se retrouve donc devant des vignettes aux couleurs fort différentes, et l’alternance des trois visions crée une œuvre divisée en mouvements singuliers.