What the press says

In the press

Explosion de saveurs

Réjean Beaucage, Voir, November 22, 2001

Joane Hétu est intarissable; le Minidisc se fatiguera avant elle! C’est que nous parlons de DAME, la maison de distribution qu’elle fondait il y a 10 ans et qui, 175 disques plus tard, célèbre sa première décennie par une série de concerts qui fera du bruit. Quatorze spectacles (gratuits!) regroupés en cinq soirées thématiques, deux projections à la Cinémathèque et neuf lancements de disques, plus une compilation offerte gratuitement: voilà un menu qui saura satisfaire les plus gourmands!

Un peu d’histoire: c’est l’étiquette Ambiances Magnétiques qui a servi de terreau à DAME. Le collectif, fondé en 1983 par Jean Derome, André Duchesne, René Lussier et Robert Marcel Lepage, auquel se sont joints rapidement les trois "supermémés" Diane Labrosse, Joane Hétu et Danielle Palardy Roger, et finalement Michel F Côté et Martin Tétreault, a produit une quinzaine de vinyles avant que Joane Hétu ne se décide à mettre sur pied une structure plus adéquate baptisée Distribution Ambiances Magnétiques Etcetera. DAME allait bientôt distribuer, en plus des productions d’Ambiances Magnétiques, celles d’OHM Éditions, du collectif Avatar de Québec, et diversifier son catalogue en incluant les étiquettes qui produisent des projets des membres d’Ambiances Magnétiques (Victo, ReR, Rune, etc.), devenant ainsi le pivot central de la musique actuelle au Québec.

"Il s’en passe des choses en 10 ans! lance Joane Hétu. La compagnie a acquis une réputation et une légitimité importantes. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un produit très marginal: on ne fait pas du pop, mais on ne fait pas non plus partie de l’establishment des musiques; on est entre les deux, quelquefois proche de la musique , quelquefois plus jazz ou plus pop. On fait de la musique impure, et ça, c’est aussi difficile à défendre qu’à vendre! Règle générale, on peut dire que le catalogue se vend mieux à l’extérieur qu’au Québec." Ce qui n’est quand même pas si mal puisque ça permet aux artistes d’ici d’aller fréquemment faire entendre leurs musiques ailleurs et de participer, par diverses collaborations, à une reconnaissance plus large de ces "nouvelles" musiques. Pas un mois sans que l’on retrouve dans The Wire de Londres, référence obligée des recherches musicales de pointe, un article mentionnant l’un des artistes distribués par DAME ou une critique de l’un de ses disques.

Si le catalogue de DAME ne cesse d’évoluer, on peut également être surpris de la faculté de renouvellement des artistes de la maison. Un coup d’oeil à la programmation de l’événement Super Boom suffit à prouver l’extraordinaire diversité que propose en 2001 cette "petite compagnie". Les festivités se dérouleront au Théâtre La Chapelle et l’ouverture, le mardi 27 novembre, se fera dans un grand fracas bruitiste avec le duo Parasites (Martin Tétreault au tourne-disque sans disques, et Diane Labrosse à l’échantillonneur); puis Jean Derome viendra nous défroisser les tympans en nous faisant visiter son magnifique Magasin de tissu; et, finalement, Michel F Côté et ses acolytes de Bruire (Jean Derome, Normand Guilbeault et Martin Tétreault) démontreront par leurs Chants rupestres que la musique actuelle descend du singe. Et ce n’est que le début! Le lendemain, DAME donne carte blanche à la nouvelle étiquette Monsieur Fauteux m’entendez-vous? pour une soirée de cabaret surréaliste avec les chansons douces-amères du duo Lou Babin et Pierre St-Jak et de leurs amis de L’Hôtel du bout de la terre parmi lesquels on retrouvera avec plaisir une Marie-Hélène Montpetit que l’on n’a pas revue chanter depuis la lointaine époque de Marie et ses quatre maris. Les nouveaux venus du trio Rouge Ciel nous feront ensuite découvrir leur jazz progressif, et La Fanfare Pourpour, descendante directe de L’Enfant fort et du Pouet Pouet Band, terminera la soirée. Retour chez Ambiances Magnétiques le jeudi avec Les Jumeaux de la planète Mars (René Lussier et Robert Marcel Lepage, qui inaugurèrent l’étiquette en 1984 avec leurs Chants et danses du monde inanimé), le trio Polaroïde (nouveau projet du guitariste André Duchesne avec Jean René à l’alto et Pierre Tanguay aux percussions) et Les Poules (Hétu, Labrosse et Roger, qui célébreront la réédition de leur enregistrement de 1986 sans pourtant revenir en arrière). Bonne idée de donner également carte blanche à OHM Éditions le vendredi. Les membres du collectif Avatar de Québec ont le don de concocter des soirées assez déjantées; et la pièce OHM inPLUG, conçue par Steeve Lebrasseur, ne devrait pas être décevante. Diffusion acousmatique de Chantal Dumas, bidouillages électroniques d’Émile Morin, David Michaud et Lebrasseur, et instruments inventés de Georges Azzaria promettent de nous en mettre plein les oreilles. Ce carnaval étourdissant se terminera le samedi avec trois concerts d’ensembles: Interférence Sardines, de Québec; la Chanson du Transsibérien de Pierre Cartier; et Les Projectionnistes de Claude St-Jean (parmi lesquels Normand Guilbeault à la contrebasse fera sa quatrième collaboration de la semaine!). On aura complété le tour d’horizon en passant par la Cinémathèque ce même samedi à 18 h 30 pour visionner Le Chapeau de Michèle Cournoyer (musique de Jean Derome) et l’excellent Trésor archange de Fernand Bélanger, qui suit René Lussier pas à pas, jusqu’en Europe, dans sa quête pour retrouver les origines du Trésor de la langue.

Ouf! La directrice de DAME, Joane Hétu, peut certes contempler le travail accompli avec fierté, mais ça ne l’empêche pas d’envisager du changement pour la prochaine décennie. Un changement en forme d’expansion, bien sûr! Une histoire à suivre.

… le pivot central de la musique actuelle au Québec.

La modernité n’est pas morte!

François Tousignant, Le Devoir, March 19, 1998

Loin, loin, trés loin des hauts endroits où l’on étudie des choses qu’on aime limiter à un état cadavérique pour s’emparer d’elles comme objet loin. Loin, très loin de ceux qui savent, il existe un jardin enchanté et secret, pas toujours raffiné ou très beau, mais où la musique vit celui de ceux qui la font. En cet enclos particulier, des musiciens genéreux donnent réalité à cet art mystérieux qu’est la musique, offrent leur amour profond des idées neuves et du son.

Le premier spectacle de Nous perçons les oreilles, sorte d’édition-festival de fin d’hiver des «actualistes» montréalais, s’est révélé un franc succès. Il est malaisé de tenter de rendre justice à ce qui s’est passé mardi soir, à la Maison de la culture Plateau Mont-Royal; tout au plus peut-on essayer d’en témoigner.

La modernité revient!, enfin!, et de la plus belle manière. Loin des circuits savants (et fermés), l’héritage des Cage, Kagel, Berio reste bien vivant et fertile. Il fallait entendre la première «improvisation» de Jean Derome et Joane Hétu pour comprendre ce qu’est la musique vivante, celle qui s’imagine avec des petits riens, qu’on invente sans jamais l’apprendre parce qu’on l’a prise à bras-le-corps avec amour et passion.

Sur le fil tenu de l’instant fugace qui jamais ne reviendra s’élève un torse magnifique qui tire tout son pouvoir expressif de ses fulgurances géniales et de ses faiblesses décevantes. Au crépuscule d’un art encroûté dans l’académie se dressent les turions d’une nouvelle forme provocante et revendicatrice par sa simple existence: jouer de la musique. Dans ces constructions sonores de Jean Derome résonne le plus bel écho soixante-huitard: l’imagination au pouvoir!

Terrains et émotions vierges, voilà ce qu’on entend. Magie de la poésie et du sens renouvelés. Impossible d’analyser cela de l’épingler pour objet d’étude. Il faut y être, se soumettre à ses méandres, oser se tromper — ou triompher — en direct. Derome remporte la palme, dominant sa matière magistralement. Sa compagne reste plus en retrait. Elle essaie trop de le rejoindre plutôt que de se laisser aller.

Au risque de passer pour snob, je trouve qu’il manque encore un peu de verni, voire de respect (Derome par moment, semble maladroit avec ce statut d’artiste qu’il invente — plus de fierté de votre part, s’il vous plait, vous y avez droit!) envers l’acte qui se pulvérise en son. La présence du magnifique texte de Sylvie Massicotte (efficacement lu par l’auteure) a prouvé que la prestation musicale doit aspirer à un «niveau» plus responsable, ce qui veut dire qui n’a plus honte d’être ce qu’il est. Derome et Hétu méritent mieux que ce qui leur est généralement reconnu, ne serait-ce que pour les vertiges du cœur qui, tout à coup, emplissent nos oreilles.

Cette première soirée dialoguait avec le cinéma. L’idée est naïvement mignonne. MacLaren a déjà fait cent fois mieux et le processus est stérile. On sourit à la tentative, sans plus. Mercredi, nos acolytes se colletteront avec la danse puis, ce soir, entre eux. Ce dernier spectacle musique-musique sera repris vendredi à la Maison de la culture Villlerav/Saint-Michel/Parc-Extension. À prendre un risque, vous serez peut-étre déçu, mais vous serez peut-étre aussi complétement ébloui.

… des musiciens genéreux donnent réalité à cet art mystérieux qu’est la musique, offrent leur amour profond des idées neuves et du son.

Justine: un conciliabule de fées

Andrée Laurier, Le Musicien québécois, no. 2:3, July 1, 1990

Montréal ne serait pas Montréal sans l’effervescence des artisans de la musique actuelle qui sont de mieux en mieux organisés, de plus en plus connus et de plus en plus persuadés que l’originalité attise les muses.

Quatre musiciennes de ce milieu viennent de lancer le groupe Justine, qui, sous un prénom presque sage, emprunte un parcours inédit. Ce quatuor féminin regroupe Joane Hétu, Diane Labrosse, Danielle Palardy Roger et Marie Trudeau, qui naviguaient naguère sous le nom de Wondeur Brass. Mais, comme il ne reste plus qu’une saxophoniste parmi elles et que le soutien-gorge n’a plus la valeur symbolique qu’il avait, leur nouveau nom rompt la continuité, pour annoncer une musique déjà plus synthétique, tournée encore plus résolument vers un éclectisme rayonnant.

Ces femmes le disent: elles ont du cœur. Tellement que même l’oreille la plus étrangère à cette musique truculente, désobéissante et joyeusement délirante ne peut rester indifférente à la fête à laquelle elle est conviée. C’est une fête qui bouleverse ou qui séduit; pas de milieu. Avec son premier disque, le groupe Wondeur Brass ravissait; avec le deuxième, Simonéda, reine des esclaves, ces femmes réfléchissaient et frôlaient sérieusement le domaine de la musique contemporaine dite sérieuse. Avec le disque qu’elles lançaient fin mai, aux Loges, et qui s’intitule Justine (suite), elles se mettaient à danser sur la corde ténue de la fin de siècle, avec tout ce que cet exercice suppose de bravoure et de générosité. Car, ces suites modernes, faites pour convier au mouvement, sont l’appel à une grave liberté, une invitation vers une rencontre où les repères sont changés et où le parcours ne suit aucun mode d’emploi.

Dimension sonore Dimension ludique

Justine, sous certains aspects, relève du fabuleux. Et, lors des spectacles qui ont suivi le lancement du disque, on sentait chez les quatre musiciennes une connivence qui tient d’un conciliabule de fées, réunies là pour conjurer, pour créer une dimension sonore ou ludique qu’elles ont conçue expressément pour qu’elle leur échappe. Il s’agit bien d’un monde sans recettes connues, où le regard est lucide et l’avenir affronté sans détour. On a, pour seul guide, un plaisir à saisir, un plaisir à double tranchant, qui séduit un instant pour aussitôt décontenancer.

«Notre pensée musicale est une cohabitation de paradoxes», dit Danielle Roger, pour situer l’univers justinien (n’y avait-il pas un empereur de ce nom?… ). «C’est à l’image du monde dans lequel on vit, explique-telle, où tout coexiste: la cybernétique et les modes de vie ruraux et anciens; la musique acoustique et la musique synthétique.»

«L’Est et l’Ouest», renchérit Joane Hétu.

La mesure d’une belle démesure

S’il fallait les décrire en groupe, assises dans un salon du Plateau Mont-Royal, on n’aurait jamais la mesure de leur belle démesure, parce qu’elles ont la simplicité des gens qui innovent, sans chercher à se rallier au son radiophonique, et dont la carrière est bâtie sur une grande et singulière part d’incertitude. Mais elles ne forment certainement pas un groupe hétéroclite. La plupart d’entre elles jouent ensemble depuis des lustres.

Danielle Roger, quand elle n’est pas à la batterie, est sans doute la plus intellectuelle du quatuor et articule ses pensées avec facilité, à l’aise dans l’abstraction. En musique, elle parle en rythmes, cherche sans cesse à les briser, à les triturer, à les dérouter, et s’amuse follement à dépenser des centaines de calories sur scène. Son énergie est au moins égale à celle de Joane Hétu, la saxophoniste, qui illustre le mieux l’individualité de chacune d’entre elles et qui a, depuis longtemps, pris le parti de la dissonance. Elle a une voix de prêtresse sombre, une voix de l’inconscient, qui donne des frissons dans L’intelligence du cœur.

Diane Labrosse, aux claviers, a un faible pour l’harmonie, et sa féminité bien assise en fait la voix idéale de tout ce qui est évocateur dans la douceur. Si la voix de Danielle Roger joue avec un comique désopilant la candeur et sait parfois l’étirer jusqu’à frôler l’hystérie, celle de Diane Labrosse a une qualité publique de speakerine officielle ou d’observatrice plus détachée; elle serait en quelque sorte la conscience sociale, le message à lire. Marie Trudeau, à la basse, illustre l’ingéniosité et le détachement; avec ou sans archet, elle est polymorphe et évoque une variété de sons et de personnages (des météores, peut-être?).

Attention: électricité

Difficile à décortiquer: ces dames ne jouent pas seulement d’un instrument. Leur corps est de la partie. Elles font une foule de bruits inimaginables, qui évoquent souvent les cris des viscères. Elles tirent d’ailleurs parti de tout dans la composition de leur musique; de tout, y compris des techniciens du son et du studio lui-même. Si l’on pouvait tirer un son d’un archet sur de la gomme à mâcher, Justine aurait déjà cette technique à son répertoire. Ces musiciennes se donnent complètement aux atmosphères qu’elles créent; on se sent pris à partie, sollicités, interrogés… et parfois survoltés, comme si on venait de mettre la main sur un fil à haute tension.

«Moi-même, je ne pourrais pas écouter la musique qu’on fait à longueur de jour», dit Joane Hétu. «Je deviendrais folle…»

Le nouveau départ avec Justine s’accompagne d’accessoires de haute technologie, tels que les synthétiseurs dont se servent Joane Hétu et Danielle Roger. Mais comme Wondeur fut naguère composé de musiciennes de rue, le groupe n’a rien perdu de ce qu’il a d’organique et de spontané sur scène.

«Notre musique n’est jamais finie, précise Danielle Roger. On fait partie de la nouvelle musique, qui ne voit pas la musique comme une partition; la musique est toujours vivante. Quand on est sur scène, la musique continue d’évoluer; elle se transforme et se développe selon ce qui est en train de se produire. Donc, la musique qu’on joue devant le public est encore une chose qui est en évolution».

Justine se trouve actuellement aux confins de la musique populaire, d’où le groupe tire son origine, tout près de la frontière de la musique contemporaine C’est presque un nomands land qu’elles occupent, ces bohémiennes de plus en plus disciplinées. Elles comptent se forcer à prendre des vacances, cet été, et remonter sur scène en automne. D’ici là, on peut entendre le justinien moderne (c’est presque une langue) sur cassette ou sur disque compact et se ventiler les oreilles avec quelque chose d’inédit.

… elles dansent sur la corde ténue de la fin de siècle, avec tout ce que cet exercice suppose de bravoure et de générosité.

Les Wondeur Brass devenues vertueuses Justine

Lyne Crevier, Le Devoir, June 2, 1990

Justine, vertueuse comme l’héroïne de Sade ou passionnée comme celle de Durrell est désormais le nom des quatre «super-mémés» rescapées de feu Wondeur Brass. En créant de la musique «contemporelle» tous climats, le quatuor présente ce soir son nouveau spectacle au bar-théâtre Les Loges.

De nos jours, il faut être un peu vertueux pour oser s’aventurer sur une voie musicale pareille et terriblement passionné pour continuer un tel combat. Justine bâtit un répertoire improvisé ou structuré que l’on entend seulement à la radio communautaire ou bien dans les festivals de musique actuelle ici ou à l’étranger. Autrement dit, les filles de Justine (Joane Hétu, sax alto et synthétiseur; Diane Labrosse, claviers; Danille Roger, batterie et synthétiseur; Marie Trudeau, basse électrique), mènent une carrière très clandestine.

D’autant plus confidentielle que leur dernier album, Justine (Suite) sur l’étiquette Ambiances magnétiques, est diffusé à 2000 exemplaires, cassettes et disques compacts confondus. Aussi bien dire une goutte d’eau infiltrée dans l’industrie du disque.

Mais le but des musiciennes est d’explorer sans concession un monde sonore syncopé, arythmique ou bien mélodieux, étudié et vibrant. Chacune compose la musique, trouve les thèmes, fait les arrangements et chante.

«Personne ne dirige le groupe explique Diane Labrosse, on veut plutôt se partager équitablement le pouvoir.»

Revenons au début de la décennie: Wondeur Brass commence sa vie d’artiste. Une fanfare «au féminin» de sept cuivres se baladait alors au gré des festivals de jazz et de musique actuelle en Amérique et en Europe. En brassant tellement les genres, la formation finit par tâter de la musique électronique en plus de la musıque acoustique. Un son neuf émergea. Un nouveau nom aussi: Les poules gloussèrent large en improvisant et composant sans relâche.

La suite des choses prit la forme de l’album actuel dans la foulée de Wondeur Brass et compagnie. Une Suite composée de «courbes et de détours, de jeux et de variations sur eu même».

Le quatuor esquisse des idées musicales, aborde divers sujets, fait mine de se perdre dans les méandres sonores ou sémantiques. Justine ne fait pourtant rien de plus qu’illustrer la vıe dans sa complexité même. L’album annonce la fin de siècle par des titres fracassants: Je suis exécrable, J’ai perdu le temps, J’ai perdu le sommeil, À ne plus savoir, Ça me bat le cœur, etc.

Ça revêt aussi des accents de Meredith Monk (la voix poignante de Diane Labrosse), de Laurie Anderson (le synthétiseur affolé de Danielle Roger), de John Zorn (le saxophone sec de Joane Hétu), de Fred Frith (la basse «free-funk» de Marie Trudeau).

Les voix des musiciennes s’emballent aussi de manière rythmique mélodique ou percutante. Des quatre, c’est Diane Labrosse qui possède l’étoffe d’une chanteuse: un professeur la guide actuellement en ce sens.

Justine étonne par sa musique synthétique fort rigoureuse. Quelque temps avant la sortie de leur album, Hétu, Labrosse, Roger et Trudeau ont retravaillé systématiquement le mixage à l’aide de Robert Langlois.

«Tout ce que l’on désire c’est de pouvoir continuer longtemps à prendre des risques musicaux. On n’a pas choisi cette voie pour se la couler douce ou devenir des vedettes internationales», conclut-t-elle.

Précisément quand Justine (Suite) amorce sa carrière japonaıse!

Justine étonne par sa musique synthétique fort rigoureuse.

Justine: contrer la paresse auditive

Radioactivité, May 28, 1990

Puisque la musique d’aujourd’hui subit inévitablement les rouages d’une véritable industrie, tout ce qui s’éloigne de ses structures est automatiquement taxé d’alternatif, d’avant-gardiste. Ainsi, parce qu’elles se sont toujours éloignées des modes, les quatre filles de Justine n’ont donc jamais reçues de diffusion équitable pour leur matériel. Leur seule issue à toujours été d’aller jouer à l’étranger. Ce qu’elles ont d’ailleurs fait régulièrement pendant les dix ans de l’aventure de Wondeur Brass. Maintenant avec une toute nouvelle entité musicale, et un premier disque sous ce nom, les quatre super-mémés de Justine comptent bien créer une nouvelle brèche dans notre paresse auditive…

D’emblée, Joane Hétu m’avouera qu’elle et ses comparses de Justine n’ont pas l’intention de changer leur démarche musicale pour connaître plus de succès au Québec; «On ne se considère pas commerciales du tout, on se sent davantage près de la recherche… On cherche à contrer une certaine paresse auditive… C’est un peu comme la première fois qu’on a vu un Picasso, on s’est demandé ce que s’était. Mais avec les années, on a appris à aimer ça… Ou comme le Festival International de Jazz; au début, ça faisait peur. Mais avec les années, ça devient une musique plus écoutable! Il faut juste faire l’effort d’écouter… Je n’ai jamais compris pourquoi on associait automatiquement la musique à une industrie, alors que quand on parle de théâtre, on pense tout de suite à un art…??? «S’inscrivant directement dans le courant de la musique actuelle, Justine est né de l’expérience de plus de dix ans du collectif Wondeur Brass. C’est la continuité de fond, le résultat des trois ou quatre dernières années du défunt groupe de fille. «Avec Justine on souligne la démarche musicale des trois ou quatre dernières années de Wondeur Brass… au moment ou on a décidé d’intégrer l’électronique. Puis, il faut bien dire qu’au début de Wondeur Brass, les cuivres étaient beaucoup plus présents. À cet époque, le nom collait mieux à la formation… Pendant 10 ans, en opérant ensemble on a subi 5 formations différentes ce qui a évidemment provoqué des changements d’orientation presqu’à chaque fois. On en était rendues à avoir plus de difficulté à s’associer au principe de base de Wondeur Brass qui était au départ celui d’une fanfare… Mais on a beaucoup appris avec les Wondeur Brass, même si c’était plus léger comme engagement musical… On a tout simplement voulut faire peau neuve au Québec, réactualiser notre démarche et reconquérir un nouveau public. Lancer un nouvel appel «explique la saxophoniste.

Ainsi, la volonté d’explorer de nouvelles avenues musicales est très manifeste chez les quatre filles de Justine. Elles ne s’embarassent nullement de savoir si oui ou non, leur musique peut s’inscrire dans le circuit normal de la diffusion de la chanson québécoise. Elle comprennent très bien que dans leur cas, ce n’est pas ce qu’il faut qu’elles visent. qu’elles n’y parviendront pas tant et aussi longtemps qu’il ne s’opérera pas un changement drastique dans l’environnement sonore du Québec; «On s’inscrit définitivement dans le courant de la musique actuelle… mais dans 80% du temps, ça nous oblige à jouer ailleurs Au Québec, on agit encore en colonisés; quand on arrive ailleurs, on a une couleur différente qui justement, les ravit. Ce n’est pas ce qu’ils ont l’habitude de voir, et c’est ça qui les stimule. Au Québec, on est plutôt mal à l’aise avec ça. Il n’existe pas encore de fierté par rapport à notre authenticité… Nous, ce qu’on cherche c’est quelque chose qui se marie bien à toutes les cultures… Nous faisons une musique vivante, qui se permet toutes les folies que les quatre musiciennes peuvent avoir à ce moment là. Notre musique n’est jamais statique, on se permet régulièrement des moments d’improvisation, on joue beaucoup avec l’indéterminé comme dans une montagne russe…». Comme elles le soulignent elles-mêmes dans leur communiqué; «Justine, c’est une musique hybride. Une musique ouverte el pluraliste où prédominent la cohabitation des paradoxes. De la gigue au numérique, du tango au bruitisme.» Après une telle description, que peut-on rajouter sinon que la musique de Justine vit d’elle même, et, à ce niveau, les textes deviennent sonores, presqu’une musique en soi: «Je n’ai pas l’impression qu’on tient un discours concret par rapport à une thématique quelle qu’elle soit… Les textes de nos chansons sont choisis pour leur qualité sonore. Notre musique parle vraiment d’elle-même. Ce n’est pas nécessaire de souligner le tout au trait rouge…» soutient Joane. Il est vrai que l’attitude même de la formation est suffisamment claire et sans ambiguïté, et que ça constitue justement une des forces de Justine On a qu’à les regarder aller, à écouter leur musique, pour comprendre toute la motivation qui les anime. Leur démarche ne peut certes pas être taxée de conformiste, ni de statique. La continuité de fond se ressent à tous les niveaux; de la formation, à la musique sans oublier les textes. Justine, C’est un tout!

C’est ce que le public pourra constater cette semaine, alors que Justine effectuera le lancement de son nouvel album au Bar Théâtre Les Loges à Montréal, mardi (29 mai). Par la suite, les quatre musiciennes nous donneront un aperçu de leur nouvelle entité en spectacle, alors qu’elles se produiront sur la même scène les 30 et 31 mai, ainsi que les 1 et 2 juin. Pour ceux et celles qui recherchent l’inusité et qui n’en ont que pour tes innovations, c’est sûrement un spectacle à ne pas rater. Comme pour tous les autres aussi! C’est une question de paresse auditive à contrer!!! On doit faire de la place dans notre environnement musical, pour la nouvelle chanson française d’ici…

Pour ceux et celles qui recherchent l’inusité et qui n’en ont que pour tes innovations…

Fleurs carnivores: Justine’s musical flights of fancy kill two albatrosses with one stone

Andrew Jones, Montreal Mirror, May 24, 1990

Never let it be said that the members of Justine aren’t prepared to improvise at the drop of a hat. When it seemed impossible to tape our chat because the erase lugon the cassette tape of awful corporate rock we were taping over had been punched out, keyboardist Diane Labrosse came to the rescue. She produced a band-aid.

The four members of Justine —Labrosse, saxophonist Joane Hetu, bassist Marie Trudeau, and drummer Danielle Palardy Roger — have never been reticent to try something new, either in studio or in concert. In their ten-year slint as Wondeur Brass and its hipper, more impulsive sister, Les Poules, their brazen, fresh collages of mood, style, and song helped set the standard for Québec’s new music movement, musique actuelle.

Now, as Justine, the Montréal quartet have shorn themselves of the "brass" (a lone saxophone remains) and started a new. Justine is about to unveil a new project thal both destroys the peception of a "woman’s group" as an albatross and creates breathtaking new musical possibilities in a brave new genre whose absence of borders can be just as problematic as limitations. Soon Justine will reap the harvest of a year’s work, but be careful. Justine’s musical blossoms are no ordinary flowers—they’re mone like fleurs carnivores.

By any other name

"When we started working on this new music, this new project, we knew that we were going to produce it under a new name. " says Labrosse. "We wanted to have a whole new repertoire of fresh air, liberated from the old Wondeur Brass. "

We’re sitting in a casse-croute around the corner from Justine’s east-end practice space, a cramped basement studio shared with Jean Derome, Pierre Tanguay, and "Serge l’ Accordéoniste," a mysterious figure no one ever sees. Outside, Masson street serves as a drag sirip— a praclise space for bikers.

But a rose by any other name is just a flower. Just how different will Justine he from the old Wondeur Brass?

"Musically we wanted to integrate more electronics,"says keyboardist Labrosse. "It’s almost a cross between what Wondeur Brass used to do and what Les Poules did. Wonder Brass went into the studio very much prepared, very much structured, and Les Poules did a lot of improvising. So we wrote the music—themes, arrangements. And then we went in the studio. We recorded some material, changed it around and shaped it more through improvising. Soit’s a bit of a blend. And that’s what makes our new sound. "

"We used the studio and the recordig process—montage, cuting, and editing— as if it was another musical instrument," says drummer Roger, as another Harley rips up the street. "We literalIy transformed our sound in the studio. It was the first time it took close to a whole year to record an album. It gave us time to reflect and to let the music become much, much more intricate. Not that the other albums aren’t intricate, but Justine is more so. "

Roger admits that dwindling finances curlailed this luxurious fine-tuning. "lt’s always a question of money, and we had to decide it was finished. But this record is just one step in the direction of this music, and we are still continuing that direction," says Roger. "In Les Poules we were always in the process of re-evaluating the evolution of our music. So, yes the record is done, but our music is far from finished. "

Listening to Justine is like getting a free ticket to an old amusement park once run by Carla Bley, ravaged by Alben Ayler, and rebuilt by John Zorn. Every kind of music ever made by humankind is in here, plundered, sifted, gutted, rearranged, then stitched and carefully glued into place.

The funhouse starts with Le monstre, an odd Noh-style cabaret with a strong sense of dynamics. The tunes that follow pulse with a moody, see-saw organ or twitch with herkyjerky calliopes reminiscent of Bley. Most have swift, abrupt changes in mood, tempo, and musical style, going from rippling keyboard runs to free saxophone squalls. Some songs, like the double blast of J’ai perdu le temps and J’ai perdu le sommeil, throw away the boundaries altogether.

"It is going a step further," says Labrosse. We usually switch around our music very fast, but this time we’re pushing it even further. But then again, we’ve never produced anything that’s easy to listen to, that you can put on and have dinner at the same time.

"We based ourselves from the beginning on the classical suite, which has different movements. And we wanted to build the record this way, with different movements within the tracks. The whole record isn’t one piece as such, unless you look at it as one piece with very different moods and colours and textures."

The sound of the female voice figures prominently on Justine, but not just in song. Justine uses its four voices percussively, rhythmically, and melodically. On L’Intelligence du coeur, massed or disembodied radio voices seep through the savage, free jazz keyboard bluns. Elsewhere they shriek, whisper, caress, laugh, and yelp. "We always said that we were not authentic golden voices with pristine range," says Labrosse. "We’ve always integrated the voice as another instrument. This is why everyone sings; none of us is more accomplished than the other. Something new is that everybody sings on the same tune. We throw the ball at each other much more than we did before. Before Joane would sing cinema, Danielle would sing les amours, but now in one song it goes around to everybody. "

Justine also enlisted the aid of New York’s resident electric harpist, Zeena Parkins, as well as Tenko Ueno, the Japanese queen of onomatopoeic jazz and member of Mizutama Shobodan —The Polka Dot Fire Brigade. ’ We found definite similarities in the energy, and in their way of working," says Labrosse. We all seem to have a craft in sounds," adds Roger.

Musical gender

The stunning complexity of the new release may free Justine from the strictures irilposed by a society that emphasizes genderover musicianship. "That’s changed primarily in our own minds," says Labrosse. "At some point you stop focusing on gender, and in the last years we focused on the fact that we are musicians. Of course the rest of us comes along, like everyone’s personality comes into your work. That in itself is a fresh perspective. We don’t need to spell it out. "

Roger concurs. "More and more our collaborations, whether within Justine or with others, are approached on a musical level, and everyone has to pull their weight. "

As for the mysterious new name, it doesn’t come from anywhere in panicular. Roger does offer this explanation: "It’s a name that’s direct, plain, but at the same time reverberates with possible significances."

Listening to Justine is like getting a free ticket to an old amusement park once run by Carla Bley, ravaged by Alben Ayler, and rebuilt by John Zorn.