Danielle Palardy Roger

  • Laval, Québec, 1949
  • Compositrice • Interprète (batterie, percussions électroniques, voix)

Active depuis la fin des années soixante-dix dans le milieu de la musique nouvelle montréalaise, Danielle Palardy Roger est cofondatrice des légendaires groupes Wondeur Brass et Les Poules avec lesquels elle a exploré et élargit les frontières du sonore. En 1998, elle mit sur pied l’Ensemble SuperMusique, un ensemble dédié à la musique actuelle improvisée et essentiellement composé d’instrumentistes virtuoses et de compositeurs. Rassembleuse et leader reconnue, Palardy Roger porte une attention très particulière au partage de l’autorité et de l’espace musical dans un ensemble et met de l’avant une théorie musicale bien personnelle qui est basée sur un art de l’entente.

Compositrice, elle mène une carrière originale et indépendante. Son travail d’intégration de l’improvisation à la musique écrite l’a amenée à travailler avec des ensembles aussi variés que l’ECM+, le chœur VivaVoce, le GGRIL de Rimouski, l’ensemble Barnyard de Toronto, un ensemble de cargos dans le port de Montréal et des classes d’enfants d’écoles primaires. Créatrice polyvalente, son parcours de musicienne l’amène régulièrement vers le texte, la chanson et la déclamation. Outre quantité de chansons créées entre 1980 et 2000, son répertoire de compositions comprend également un conte musical, L’oreille enflée (1990), un théâtre musical Candide sur une toupie (1994), un solo Voyage en aphasie mineure (1998), un oratorio Bruiducœur, prières des infidèles ( 2004) et un théâtre musical Fables de La Breuvoir (2012).

Percussionniste au style inimitable: Danielle Palardy Roger organise le rythme en-dehors du temps et projette un discours fort et complexe en accumulant et superposant une grande variété de gestes. Au cours de sa carrière, outre ses plus proches collaborateurs de l’étiquette de disques Ambiances Magnétiques — les Jean Derome, Michel F Côté, Joane Hétu, Lori Freedman, Diane Labrosse et Martin Tétreault — elle a aussi travaillé en étroite collaboration avec le compositeur et guitariste britannique Fred Frith et la contrebassiste française Joëlle Léandre.

Depuis les années quatre-vingt, elle a fait de nombreuses tournées de concerts au Canada, en Europe et aux États-Unis où elle a participé à maints festivals internationaux et événements prestigieux. Son œuvre compte aussi plusieurs disques dont les plus récents sont Pinta, Niña & Maria (2010), un triptyque écrit pour trois différents ensembles instrumentaux, Bruit court-circuit de l’Ensemble SuperMusique où on peut y entendre Acouphènes en partage (commande du Festival de musique actuelle de Victoriaville) et le tout dernier, Des cailloux, recueil de différentes versions de la pièce Le caillou jouée par l’Ensemble SuperMusique entre 1998 et 2013.

Danielle Palardy Roger est une des figures marquantes de la musique d’avant-garde canadienne. Depuis les trente dernières années, son influence et son rayonnement ont grandement favorisé la reconnaissance de la musique improvisée et bruitiste parmi les musiques nouvelles. C’est la force de ses convictions qui l’a amenée à vivre cette vie bien remplie où elle se partage entre les rôles d’instrumentiste, compositrice, chef et gestionnaire.

De la fondation de l’organisme SuperMusique à la mise sur pied du Groupe Le Vivier, son parcours est un exemple d’engagement dans la recherche et le développement de la musique de création. Après avoir passé plus de trente ans à transformer la matière sonore, elle est aujourd’hui en voie de transformer le paysage de la musique nouvelle à Montréal. En effet, ayant réussit à regrouper la majorité des organismes de musiques nouvelles de Montréal, elle fonde avec eux Le Vivier, et suite aux efforts de ce nouvel organisme, le Ministère de la culture et des communications du Québec confirme, en février 2014, son soutien à l’implantation du Vivier au Gesù.

Danielle P Roger a été présidente du Vivier de 2007 à 2014; elle a aussi été vice-présidente du Conseil québécois de la musique (2002-04) et vice-présidente du Centre de musique canadienne — région Québec (2004-09).

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À Montréal

En tournée

Dossier de presse

Concert Review

Par Isnor B Gordon in Left Hip Magazine (Canada), 12 décembre 2008
An awesome concert…

Fred Frith played in Montréal recently along with some very talented local free improv players. I was fortunate enough to catch the show…

Legendary avant-garde guitarist Fred Frith dropped by Montréal’s Cabaret Juste Pour Rire the other night for a duo show with drummer Danielle Palardy Roger, and an opening set by two incredible percussionists - Michel F Côté and Isaiah Ceccarelli.

Côté and Ceccarelli started things off with nothing but drums. Côté was behind a standard kit extended with lots of toys and two mics rigged up two a pair of Pignose amps. Ceccarelli just had a bass drum lying on a chair along with, again, lots of toys. The pieces were all very brief which was really nice, and despite the fact that drums alone might seem limited, each piece was very different from those that came before - sound loud and frenetic, others quiet, one actually managed to elicit quite a bit of laughter from the audience, which I’m hoping was a good thing. Côté used the mics as drum sticks to great effect - creating all kinds of unusual sounds of tension and release, friction, surprisingly dynamic feedback that almost made one think of the expressiveness of the Theremin, and there were moments of all out, distorted, banging-on-a-drum fun. The feedbacking drums were paired up really well with Ceccarelli’s bowed playing. A great set.

Fred Frith and Danielle Palardy Roger were up second and once they began playing, they did not stop until their set was finished — a really long and well laid-out musical journey with lots of highlights and unexpected twists and turns. Fred pulled out every trick in the prepared guitar book - from the old twanging drum stick between the strings to an array of effects and looping pedals and beyond. But with his mastery of music and his instrument it never felt like he was depending on the gimmicks, more using them to great effect to build up a complex, multilayered soundscape and every-evolving composition. He was well matched up with Danielle Palardy Roger, who also had all of the extended techniques and managed to make great music with them. They both seemed to be following their own paths the whole way not interacting too much like some free improv players do, creating a sort of back and forth conversation type of sound, but their individual paths meshed perfectly well together, so maybe they were both just following the music more than their own instrumental egos. Adding an extra oomph to the coolness of the show was when first Fred Frith let loose a barrage of percussive and wailing tribal vocals, followed a little later on by vocal sounds along similar lines from Danielle Palardy Roger. Took it to another level beyond the often staid confines of stylized free improv into something more about music in a broader and more sophisticated sense.

An awesome concert, and I think it was part of a recording project so it may see the light of day on CD in the not too distant future…

Le bruit, sans fureur

Par Guy Marceau in SOCAN, Paroles & Musique #10:3 (Canada), 1 septembre 2003
… l’improvisation, cette notion de liberté dans l’acte créateur, le hasard, l’aléatoire; tout ça demeure encore le plus grand moteur de ma créativité.

Danielle Palardy Roger est une battante de la musique actuelle. Même au banc de sa batterie, baguettes en main, la musicienne, compositrice, improvisatrice et productrice est mue par une force tranquille: celle des artistes qui n’ont d’autres choix que de faire ce qu’ils font tellement leur vocation est viscérale. À 54 ans, sous des cheveux bouclés en bataille et derrière des yeux d’un bleu profond, la rebelle est encore fidèle au poste et poursuit son travail de pionnière qui a mis la musique actuelle sur la carte québécoise.

À 27 ans, forte d’une créativité qu’elle déployait déjà en arts visuels, Danielle Palardy Roger s’est remise à la pratique artistique après avoir tourné le dos à l’académisme contraignant des arts appliqués. «À la suite d’une rencontre avec des musiciens d’avant-garde, j’ai décidé de plonger en musique, même si je n’avais pas de formation académique. Et justement, c’est en abordant ce nouveau monde sans cadre précis que j’ai pu explorer et développer ma créativité avec l’improvisation.»

Danielle Palardy Roger jouait des «drums» dans une fanfare, ce qui explique le choix de son instrument de prédilection, la batterie (et les percussions). «Je pouvais exprimer les rythmes et les sons, et il y a des rapprochements à faire avec la peinture comme le tachisme, l’automatisme et tout l’art du mouvement. Mais ce qui me portait et me porte encore, c’est l’improvisation, cette notion de liberté dans l’acte créateur, le hasard, l’aléatoire; tout ça demeure encore le plus grand moteur de ma créativité.» Le résultat: d’étonnantes fresques sonores, bruitistes, exploratoires, souvent minimalistes mais qui ne laissent pas indifférent. Le bruit, sans fureur.

Pionnière dans l’aventure

Évidemment, Danielle Palardy Roger n’était pas seule dans l’aventure. «Au début des années 80, on parlait peu du vocable ‘musique actuelle’. En Europe, on disait plutôt musique de traverse ou improvisée. Avec notre premier vinyle (du groupe Wondeur Brass), on s’est aperçu qu’on s’inscrivait dans un courant qui se précisait de plus en plus, porté par les musiques de Jean Derome, René Lussier, André Duchesne, Joane Hétu et Diane Labrosse. Ces deux dernières sont directrices artistiques de SuperMémé (devenu SuperMusique), une société de concerts fondée avec elle en 1979. Tout ce beau monde s’est regroupé pour fonder ensuite l’étiquette de disques Ambiances Magnétiques (aujourd’hui représentée par DAME), premier pas important pour la diffusion des musiques de la jeune scène actuelle au Québec. Et, presque simultanément, naissait le Festival international de musique actuelle de Victoriaville.

En 25 ans, plusieurs aventures, en concert et sur disque, ont ponctué le parcours de la musicienne et de ses alliées des premières heures: le trio Les Poules et Tricotage, un duo récemment formé avec la contrebassiste française Joëlle Léandre, sans compter tous les collectifs bruitistes et concerts thématiques avec de grands noms de la musique actuelle ainsi que les tournées internationales et nationales. Et des événements majeurs, tel le premier Festival international des musiciennes innovatrices, ont beaucoup contribué à la cause des femmes dans l’industrie musicale. De plus, Danielle Palardy Roger est l’auteure d’une vingtaine de compositions, pour musique écrite ou improvisée dont la Symphonie portuaire 2001, le livret et la musique du conte pour enfant L’Oreille enflée (1994), des musiques pour la danse, ainsi que de nombreux ducs, trios et quatuors pour divers instruments. Tout ça, un peu dans l’ombre…

Un long pèlerinage

Il faut avoir la vocation pour évoluer dans un courant plutôt «underpround» qui n’est pas précisément populaire. Mais les petits pas gagnés sont pour Danielle des pas de géant. Aujourd’hui, en plus de ses activités d’artiste, elle est notamment vice-présidente du Conseil d’administration du Conseil québécois de la musique et vice-présidente du Conseil régional du Centre de musique canadienne au Québec. Un lieu privilogié pour faire bouger les choses.

«Dans tous les courants de la musique d’aujourd’hui, il ne faut pas se leurrer, le développement du public est difficile. Tout le monde peut dire qu’il a entendu parler de musique actuelle mais ça ne veut surtout pas dire qu’on en consomme ou en écoute. C’est la reconnaissance de ces musiques qui pose problème et c’est en partie à cause du peu d’appuis à la diffusion de nos radios commerciales et d’État. Le public accuse un grand retard dans la perception des arts sonores, alors qu’il a pourtant bien absorbé l’éclatement des arts visuels. Je l’explique par la difficulté du corps à absorber le son qui fait écho jusque dans les viscères, un son qui déstabilise et dérange plus l’organisme qu’une image choquante.»

Danielle affirme que le jeune public est celui de l’avenir pour la musique actuelle. «Il est ouvert, très réceptif et démontre beaucoup d’intérêt et d’aptitude pour le genre. Et même dès l’enfance. Joane Hétu et moi donnerons d’ailleurs un atelier d’improvisation à des élèves du primaire à l’École Maisonneuve (Hochelaga-Maisonneuve) où ils composeront une pièce avec la technique d’improvisation.»

Parmi ses nombreux projets, Danielle écrit présentement Bruiducoeur, un oratorio de plus d’une heure pour chœur, solistes et narrateurs qui sera présenté à l’Espace Go au printemps 2004. Mentionnons aussi la composition d’une partition graphique pour l’ensemble SuperMusique (ensemble à géométrie variable) en vue des Journées québécoises de la musique improvisée en février prochain, et une tournée aux États-Unis et en Espagne avec le trio Les Poules au cours de l’automne. Un vœu pour l’avenir? «Avoir plus de temps pour rêver, composer et créer.»

Pour Danielle Palardy Roger, le temps est précieux et compté. Sa vie est réglée comme du papier à musique et pas question d’en perdre une seconde. Autrement, elle ne serait pas où elle est aujourd’hui. La situation de la musique actuelle au Québec est encore une de ses principales préoccupations. Voilà certainement un enieu de taille dans le travail de la musicienne, enjeu qui ne laisse aucune place à l’improvisation.

Justine: un conciliabule de fées

Par Andrée Laurier in Le Musicien québécois #2:3 (Québec), 1 juillet 1990
… elles dansent sur la corde ténue de la fin de siècle, avec tout ce que cet exercice suppose de bravoure et de générosité.

Montréal ne serait pas Montréal sans l’effervescence des artisans de la musique actuelle qui sont de mieux en mieux organisés, de plus en plus connus et de plus en plus persuadés que l’originalité attise les muses.

Quatre musiciennes de ce milieu viennent de lancer le groupe Justine, qui, sous un prénom presque sage, emprunte un parcours inédit. Ce quatuor féminin regroupe Joane Hétu, Diane Labrosse, Danielle Palardy Roger et Marie Trudeau, qui naviguaient naguère sous le nom de Wondeur Brass. Mais, comme il ne reste plus qu’une saxophoniste parmi elles et que le soutien-gorge n’a plus la valeur symbolique qu’il avait, leur nouveau nom rompt la continuité, pour annoncer une musique déjà plus synthétique, tournée encore plus résolument vers un éclectisme rayonnant.

Ces femmes le disent: elles ont du cœur. Tellement que même l’oreille la plus étrangère à cette musique truculente, désobéissante et joyeusement délirante ne peut rester indifférente à la fête à laquelle elle est conviée. C’est une fête qui bouleverse ou qui séduit; pas de milieu. Avec son premier disque, le groupe Wondeur Brass ravissait; avec le deuxième, Simonéda, reine des esclaves, ces femmes réfléchissaient et frôlaient sérieusement le domaine de la musique contemporaine dite sérieuse. Avec le disque qu’elles lançaient fin mai, aux Loges, et qui s’intitule Justine (suite), elles se mettaient à danser sur la corde ténue de la fin de siècle, avec tout ce que cet exercice suppose de bravoure et de générosité. Car, ces suites modernes, faites pour convier au mouvement, sont l’appel à une grave liberté, une invitation vers une rencontre où les repères sont changés et où le parcours ne suit aucun mode d’emploi.

Dimension sonore Dimension ludique

Justine, sous certains aspects, relève du fabuleux. Et, lors des spectacles qui ont suivi le lancement du disque, on sentait chez les quatre musiciennes une connivence qui tient d’un conciliabule de fées, réunies là pour conjurer, pour créer une dimension sonore ou ludique qu’elles ont conçue expressément pour qu’elle leur échappe. Il s’agit bien d’un monde sans recettes connues, où le regard est lucide et l’avenir affronté sans détour. On a, pour seul guide, un plaisir à saisir, un plaisir à double tranchant, qui séduit un instant pour aussitôt décontenancer.

«Notre pensée musicale est une cohabitation de paradoxes», dit Danielle Roger, pour situer l’univers justinien (n’y avait-il pas un empereur de ce nom?… ). «C’est à l’image du monde dans lequel on vit, explique-telle, où tout coexiste: la cybernétique et les modes de vie ruraux et anciens; la musique acoustique et la musique synthétique.»

«L’Est et l’Ouest», renchérit Joane Hétu.

La mesure d’une belle démesure

S’il fallait les décrire en groupe, assises dans un salon du Plateau Mont-Royal, on n’aurait jamais la mesure de leur belle démesure, parce qu’elles ont la simplicité des gens qui innovent, sans chercher à se rallier au son radiophonique, et dont la carrière est bâtie sur une grande et singulière part d’incertitude. Mais elles ne forment certainement pas un groupe hétéroclite. La plupart d’entre elles jouent ensemble depuis des lustres.

Danielle Roger, quand elle n’est pas à la batterie, est sans doute la plus intellectuelle du quatuor et articule ses pensées avec facilité, à l’aise dans l’abstraction. En musique, elle parle en rythmes, cherche sans cesse à les briser, à les triturer, à les dérouter, et s’amuse follement à dépenser des centaines de calories sur scène. Son énergie est au moins égale à celle de Joane Hétu, la saxophoniste, qui illustre le mieux l’individualité de chacune d’entre elles et qui a, depuis longtemps, pris le parti de la dissonance. Elle a une voix de prêtresse sombre, une voix de l’inconscient, qui donne des frissons dans L’intelligence du cœur.

Diane Labrosse, aux claviers, a un faible pour l’harmonie, et sa féminité bien assise en fait la voix idéale de tout ce qui est évocateur dans la douceur. Si la voix de Danielle Roger joue avec un comique désopilant la candeur et sait parfois l’étirer jusqu’à frôler l’hystérie, celle de Diane Labrosse a une qualité publique de speakerine officielle ou d’observatrice plus détachée; elle serait en quelque sorte la conscience sociale, le message à lire. Marie Trudeau, à la basse, illustre l’ingéniosité et le détachement; avec ou sans archet, elle est polymorphe et évoque une variété de sons et de personnages (des météores, peut-être?).

Attention: électricité

Difficile à décortiquer: ces dames ne jouent pas seulement d’un instrument. Leur corps est de la partie. Elles font une foule de bruits inimaginables, qui évoquent souvent les cris des viscères. Elles tirent d’ailleurs parti de tout dans la composition de leur musique; de tout, y compris des techniciens du son et du studio lui-même. Si l’on pouvait tirer un son d’un archet sur de la gomme à mâcher, Justine aurait déjà cette technique à son répertoire. Ces musiciennes se donnent complètement aux atmosphères qu’elles créent; on se sent pris à partie, sollicités, interrogés… et parfois survoltés, comme si on venait de mettre la main sur un fil à haute tension.

«Moi-même, je ne pourrais pas écouter la musique qu’on fait à longueur de jour», dit Joane Hétu. «Je deviendrais folle…»

Le nouveau départ avec Justine s’accompagne d’accessoires de haute technologie, tels que les synthétiseurs dont se servent Joane Hétu et Danielle Roger. Mais comme Wondeur fut naguère composé de musiciennes de rue, le groupe n’a rien perdu de ce qu’il a d’organique et de spontané sur scène.

«Notre musique n’est jamais finie, précise Danielle Roger. On fait partie de la nouvelle musique, qui ne voit pas la musique comme une partition; la musique est toujours vivante. Quand on est sur scène, la musique continue d’évoluer; elle se transforme et se développe selon ce qui est en train de se produire. Donc, la musique qu’on joue devant le public est encore une chose qui est en évolution».

Justine se trouve actuellement aux confins de la musique populaire, d’où le groupe tire son origine, tout près de la frontière de la musique contemporaine C’est presque un nomands land qu’elles occupent, ces bohémiennes de plus en plus disciplinées. Elles comptent se forcer à prendre des vacances, cet été, et remonter sur scène en automne. D’ici là, on peut entendre le justinien moderne (c’est presque une langue) sur cassette ou sur disque compact et se ventiler les oreilles avec quelque chose d’inédit.

Les Wondeur Brass devenues vertueuses Justine

Par Lyne Crevier in Le Devoir (Québec), 2 juin 1990
Justine étonne par sa musique synthétique fort rigoureuse.

Justine, vertueuse comme l’héroïne de Sade ou passionnée comme celle de Durrell est désormais le nom des quatre «super-mémés» rescapées de feu Wondeur Brass. En créant de la musique «contemporelle» tous climats, le quatuor présente ce soir son nouveau spectacle au bar-théâtre Les Loges.

De nos jours, il faut être un peu vertueux pour oser s’aventurer sur une voie musicale pareille et terriblement passionné pour continuer un tel combat. Justine bâtit un répertoire improvisé ou structuré que l’on entend seulement à la radio communautaire ou bien dans les festivals de musique actuelle ici ou à l’étranger. Autrement dit, les filles de Justine (Joane Hétu, sax alto et synthétiseur; Diane Labrosse, claviers; Danille Roger, batterie et synthétiseur; Marie Trudeau, basse électrique), mènent une carrière très clandestine.

D’autant plus confidentielle que leur dernier album, Justine (Suite) sur l’étiquette Ambiances magnétiques, est diffusé à 2000 exemplaires, cassettes et disques compacts confondus. Aussi bien dire une goutte d’eau infiltrée dans l’industrie du disque.

Mais le but des musiciennes est d’explorer sans concession un monde sonore syncopé, arythmique ou bien mélodieux, étudié et vibrant. Chacune compose la musique, trouve les thèmes, fait les arrangements et chante.

«Personne ne dirige le groupe explique Diane Labrosse, on veut plutôt se partager équitablement le pouvoir.»

Revenons au début de la décennie: Wondeur Brass commence sa vie d’artiste. Une fanfare «au féminin» de sept cuivres se baladait alors au gré des festivals de jazz et de musique actuelle en Amérique et en Europe. En brassant tellement les genres, la formation finit par tâter de la musique électronique en plus de la musıque acoustique. Un son neuf émergea. Un nouveau nom aussi: Les poules gloussèrent large en improvisant et composant sans relâche.

La suite des choses prit la forme de l’album actuel dans la foulée de Wondeur Brass et compagnie. Une Suite composée de «courbes et de détours, de jeux et de variations sur eu même».

Le quatuor esquisse des idées musicales, aborde divers sujets, fait mine de se perdre dans les méandres sonores ou sémantiques. Justine ne fait pourtant rien de plus qu’illustrer la vıe dans sa complexité même. L’album annonce la fin de siècle par des titres fracassants: Je suis exécrable, J’ai perdu le temps, J’ai perdu le sommeil, À ne plus savoir, Ça me bat le cœur, etc.

Ça revêt aussi des accents de Meredith Monk (la voix poignante de Diane Labrosse), de Laurie Anderson (le synthétiseur affolé de Danielle Roger), de John Zorn (le saxophone sec de Joane Hétu), de Fred Frith (la basse «free-funk» de Marie Trudeau).

Les voix des musiciennes s’emballent aussi de manière rythmique mélodique ou percutante. Des quatre, c’est Diane Labrosse qui possède l’étoffe d’une chanteuse: un professeur la guide actuellement en ce sens.

Justine étonne par sa musique synthétique fort rigoureuse. Quelque temps avant la sortie de leur album, Hétu, Labrosse, Roger et Trudeau ont retravaillé systématiquement le mixage à l’aide de Robert Langlois.

«Tout ce que l’on désire c’est de pouvoir continuer longtemps à prendre des risques musicaux. On n’a pas choisi cette voie pour se la couler douce ou devenir des vedettes internationales», conclut-t-elle.

Précisément quand Justine (Suite) amorce sa carrière japonaıse!

Justine: contrer la paresse auditive

in Radioactivité (Québec), 28 mai 1990
Pour ceux et celles qui recherchent l’inusité et qui n’en ont que pour tes innovations…

Puisque la musique d’aujourd’hui subit inévitablement les rouages d’une véritable industrie, tout ce qui s’éloigne de ses structures est automatiquement taxé d’alternatif, d’avant-gardiste. Ainsi, parce qu’elles se sont toujours éloignées des modes, les quatre filles de Justine n’ont donc jamais reçues de diffusion équitable pour leur matériel. Leur seule issue à toujours été d’aller jouer à l’étranger. Ce qu’elles ont d’ailleurs fait régulièrement pendant les dix ans de l’aventure de Wondeur Brass. Maintenant avec une toute nouvelle entité musicale, et un premier disque sous ce nom, les quatre super-mémés de Justine comptent bien créer une nouvelle brèche dans notre paresse auditive…

D’emblée, Joane Hétu m’avouera qu’elle et ses comparses de Justine n’ont pas l’intention de changer leur démarche musicale pour connaître plus de succès au Québec; «On ne se considère pas commerciales du tout, on se sent davantage près de la recherche… On cherche à contrer une certaine paresse auditive… C’est un peu comme la première fois qu’on a vu un Picasso, on s’est demandé ce que s’était. Mais avec les années, on a appris à aimer ça… Ou comme le Festival International de Jazz; au début, ça faisait peur. Mais avec les années, ça devient une musique plus écoutable! Il faut juste faire l’effort d’écouter… Je n’ai jamais compris pourquoi on associait automatiquement la musique à une industrie, alors que quand on parle de théâtre, on pense tout de suite à un art…??? «S’inscrivant directement dans le courant de la musique actuelle, Justine est né de l’expérience de plus de dix ans du collectif Wondeur Brass. C’est la continuité de fond, le résultat des trois ou quatre dernières années du défunt groupe de fille. «Avec Justine on souligne la démarche musicale des trois ou quatre dernières années de Wondeur Brass… au moment ou on a décidé d’intégrer l’électronique. Puis, il faut bien dire qu’au début de Wondeur Brass, les cuivres étaient beaucoup plus présents. À cet époque, le nom collait mieux à la formation… Pendant 10 ans, en opérant ensemble on a subi 5 formations différentes ce qui a évidemment provoqué des changements d’orientation presqu’à chaque fois. On en était rendues à avoir plus de difficulté à s’associer au principe de base de Wondeur Brass qui était au départ celui d’une fanfare… Mais on a beaucoup appris avec les Wondeur Brass, même si c’était plus léger comme engagement musical… On a tout simplement voulut faire peau neuve au Québec, réactualiser notre démarche et reconquérir un nouveau public. Lancer un nouvel appel «explique la saxophoniste.

Ainsi, la volonté d’explorer de nouvelles avenues musicales est très manifeste chez les quatre filles de Justine. Elles ne s’embarassent nullement de savoir si oui ou non, leur musique peut s’inscrire dans le circuit normal de la diffusion de la chanson québécoise. Elle comprennent très bien que dans leur cas, ce n’est pas ce qu’il faut qu’elles visent. qu’elles n’y parviendront pas tant et aussi longtemps qu’il ne s’opérera pas un changement drastique dans l’environnement sonore du Québec; «On s’inscrit définitivement dans le courant de la musique actuelle… mais dans 80% du temps, ça nous oblige à jouer ailleurs Au Québec, on agit encore en colonisés; quand on arrive ailleurs, on a une couleur différente qui justement, les ravit. Ce n’est pas ce qu’ils ont l’habitude de voir, et c’est ça qui les stimule. Au Québec, on est plutôt mal à l’aise avec ça. Il n’existe pas encore de fierté par rapport à notre authenticité… Nous, ce qu’on cherche c’est quelque chose qui se marie bien à toutes les cultures… Nous faisons une musique vivante, qui se permet toutes les folies que les quatre musiciennes peuvent avoir à ce moment là. Notre musique n’est jamais statique, on se permet régulièrement des moments d’improvisation, on joue beaucoup avec l’indéterminé comme dans une montagne russe…». Comme elles le soulignent elles-mêmes dans leur communiqué; «Justine, c’est une musique hybride. Une musique ouverte el pluraliste où prédominent la cohabitation des paradoxes. De la gigue au numérique, du tango au bruitisme.» Après une telle description, que peut-on rajouter sinon que la musique de Justine vit d’elle même, et, à ce niveau, les textes deviennent sonores, presqu’une musique en soi: «Je n’ai pas l’impression qu’on tient un discours concret par rapport à une thématique quelle qu’elle soit… Les textes de nos chansons sont choisis pour leur qualité sonore. Notre musique parle vraiment d’elle-même. Ce n’est pas nécessaire de souligner le tout au trait rouge…» soutient Joane. Il est vrai que l’attitude même de la formation est suffisamment claire et sans ambiguïté, et que ça constitue justement une des forces de Justine On a qu’à les regarder aller, à écouter leur musique, pour comprendre toute la motivation qui les anime. Leur démarche ne peut certes pas être taxée de conformiste, ni de statique. La continuité de fond se ressent à tous les niveaux; de la formation, à la musique sans oublier les textes. Justine, C’est un tout!

C’est ce que le public pourra constater cette semaine, alors que Justine effectuera le lancement de son nouvel album au Bar Théâtre Les Loges à Montréal, mardi (29 mai). Par la suite, les quatre musiciennes nous donneront un aperçu de leur nouvelle entité en spectacle, alors qu’elles se produiront sur la même scène les 30 et 31 mai, ainsi que les 1 et 2 juin. Pour ceux et celles qui recherchent l’inusité et qui n’en ont que pour tes innovations, c’est sûrement un spectacle à ne pas rater. Comme pour tous les autres aussi! C’est une question de paresse auditive à contrer!!! On doit faire de la place dans notre environnement musical, pour la nouvelle chanson française d’ici…

Fleurs carnivores: Justine’s musical flights of fancy kill two albatrosses with one stone

Par Andrew Jones in Montreal Mirror (Québec), 24 mai 1990
Listening to Justine is like getting a free ticket to an old amusement park once run by Carla Bley, ravaged by Alben Ayler, and rebuilt by John Zorn.

Never let it be said that the members of Justine aren’t prepared to improvise at the drop of a hat. When it seemed impossible to tape our chat because the erase lugon the cassette tape of awful corporate rock we were taping over had been punched out, keyboardist Diane Labrosse came to the rescue. She produced a band-aid.

The four members of Justine —Labrosse, saxophonist Joane Hetu, bassist Marie Trudeau, and drummer Danielle Palardy Roger — have never been reticent to try something new, either in studio or in concert. In their ten-year slint as Wondeur Brass and its hipper, more impulsive sister, Les Poules, their brazen, fresh collages of mood, style, and song helped set the standard for Québec’s new music movement, musique actuelle.

Now, as Justine, the Montréal quartet have shorn themselves of the "brass" (a lone saxophone remains) and started a new. Justine is about to unveil a new project thal both destroys the peception of a "woman’s group" as an albatross and creates breathtaking new musical possibilities in a brave new genre whose absence of borders can be just as problematic as limitations. Soon Justine will reap the harvest of a year’s work, but be careful. Justine’s musical blossoms are no ordinary flowers—they’re mone like fleurs carnivores.

By any other name

"When we started working on this new music, this new project, we knew that we were going to produce it under a new name. " says Labrosse. "We wanted to have a whole new repertoire of fresh air, liberated from the old Wondeur Brass. "

We’re sitting in a casse-croute around the corner from Justine’s east-end practice space, a cramped basement studio shared with Jean Derome, Pierre Tanguay, and "Serge l’ Accordéoniste," a mysterious figure no one ever sees. Outside, Masson street serves as a drag sirip— a praclise space for bikers.

But a rose by any other name is just a flower. Just how different will Justine he from the old Wondeur Brass?

"Musically we wanted to integrate more electronics,"says keyboardist Labrosse. "It’s almost a cross between what Wondeur Brass used to do and what Les Poules did. Wonder Brass went into the studio very much prepared, very much structured, and Les Poules did a lot of improvising. So we wrote the music—themes, arrangements. And then we went in the studio. We recorded some material, changed it around and shaped it more through improvising. Soit’s a bit of a blend. And that’s what makes our new sound. "

"We used the studio and the recordig process—montage, cuting, and editing— as if it was another musical instrument," says drummer Roger, as another Harley rips up the street. "We literalIy transformed our sound in the studio. It was the first time it took close to a whole year to record an album. It gave us time to reflect and to let the music become much, much more intricate. Not that the other albums aren’t intricate, but Justine is more so. "

Roger admits that dwindling finances curlailed this luxurious fine-tuning. "lt’s always a question of money, and we had to decide it was finished. But this record is just one step in the direction of this music, and we are still continuing that direction," says Roger. "In Les Poules we were always in the process of re-evaluating the evolution of our music. So, yes the record is done, but our music is far from finished. "

Listening to Justine is like getting a free ticket to an old amusement park once run by Carla Bley, ravaged by Alben Ayler, and rebuilt by John Zorn. Every kind of music ever made by humankind is in here, plundered, sifted, gutted, rearranged, then stitched and carefully glued into place.

The funhouse starts with Le monstre, an odd Noh-style cabaret with a strong sense of dynamics. The tunes that follow pulse with a moody, see-saw organ or twitch with herkyjerky calliopes reminiscent of Bley. Most have swift, abrupt changes in mood, tempo, and musical style, going from rippling keyboard runs to free saxophone squalls. Some songs, like the double blast of J’ai perdu le temps and J’ai perdu le sommeil, throw away the boundaries altogether.

"It is going a step further," says Labrosse. We usually switch around our music very fast, but this time we’re pushing it even further. But then again, we’ve never produced anything that’s easy to listen to, that you can put on and have dinner at the same time.

"We based ourselves from the beginning on the classical suite, which has different movements. And we wanted to build the record this way, with different movements within the tracks. The whole record isn’t one piece as such, unless you look at it as one piece with very different moods and colours and textures."

The sound of the female voice figures prominently on Justine, but not just in song. Justine uses its four voices percussively, rhythmically, and melodically. On L’Intelligence du coeur, massed or disembodied radio voices seep through the savage, free jazz keyboard bluns. Elsewhere they shriek, whisper, caress, laugh, and yelp. "We always said that we were not authentic golden voices with pristine range," says Labrosse. "We’ve always integrated the voice as another instrument. This is why everyone sings; none of us is more accomplished than the other. Something new is that everybody sings on the same tune. We throw the ball at each other much more than we did before. Before Joane would sing cinema, Danielle would sing les amours, but now in one song it goes around to everybody. "

Justine also enlisted the aid of New York’s resident electric harpist, Zeena Parkins, as well as Tenko Ueno, the Japanese queen of onomatopoeic jazz and member of Mizutama Shobodan —The Polka Dot Fire Brigade. ’ We found definite similarities in the energy, and in their way of working," says Labrosse. We all seem to have a craft in sounds," adds Roger.

Musical gender

The stunning complexity of the new release may free Justine from the strictures irilposed by a society that emphasizes genderover musicianship. "That’s changed primarily in our own minds," says Labrosse. "At some point you stop focusing on gender, and in the last years we focused on the fact that we are musicians. Of course the rest of us comes along, like everyone’s personality comes into your work. That in itself is a fresh perspective. We don’t need to spell it out. "

Roger concurs. "More and more our collaborations, whether within Justine or with others, are approached on a musical level, and everyone has to pull their weight. "

As for the mysterious new name, it doesn’t come from anywhere in panicular. Roger does offer this explanation: "It’s a name that’s direct, plain, but at the same time reverberates with possible significances."

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