Joane Hétu

  • Montréal, Québec, 1958
  • Compositrice • Interprète (saxophone alto, voix) • Auteure

Compositrice, vocaliste et saxophoniste, Joane Hétu se taille, depuis plus de 30 ans, une place de choix sur la scène des musiques actuelles, au détour d’un parcours inusité. Autodidacte, elle a d’abord pratiqué la chanson au sein des groupes de rock actuel Wondeur Brass, Justine et Les Poules. Elle s’est tournée ensuite vers la composition (le triptyque évocateur Musique d’hiver, Filature et La femme territoire ou 21 fragments d’humus) et l’improvisation, combinant souvent ces deux approches dans des canevas d’improvisation. Elle codirige l’Ensemble SuperMusique qui a interprété plusieurs de ses œuvres. Elle co-anime la série Mercredimusics depuis 2002 et dirige depuis 2012 la chorale bruitiste Joker. Hétu a été récipiendaire du Freddie Stone Award 2006.

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À Montréal

En tournée

Dossier de presse

De la musique avant toute chose

Par Catherine Lalonde in Le Devoir (Québec), 23 octobre 2010
En résulte une pièce à numéros, organique, faite de petites bulles qui remettent en question le territoire, l’amour, la mort, l’art et la politique.

Saxophoniste et chanteuse, aussi codirectrice des Productions SuperMusique et cofondatrice de la maison de distribution de disques DAME, Joane Hétu mène depuis trente ans son bonhomme de chemin de musicienne. Elle s’est frottée à la danse en composant, accompagnant ou improvisant pour O Vertigo, Danse-Cité ou Andrew Harwood. Et elle écrit ses propres spectacles, y cherche la friction entre les genres, le réel interarts. «On aime beaucoup les comètes, en art, mais m’intéressent surtout les gens qui ont une pratique très longue, qui mûrissent, qui font ce travail de peaufiner leur langage, admet avec philosophie la musicienne. On n’a pas tous le même rôle en art. Si j’avais le choix, je ferais la musique que le monde aime, et je ne sais pas pourquoi je suis “pognée” avec ce parcours d’avant-garde, ce travail dans l’ombre, à repousser tranquillement les frontières. C’est mon rôle, ma fonction. Tout ce que j’ai à faire, c’est d’être à l’écoute, de respecter l’art qui émane de moi, de lui donner sa chance.»

Cette fois, ce sont des textes qui ont inspiré à Joane Hétu cette Femme territoire ou 21 fragments d’humus. Shakespeare, Tchekhov, Rilke et le poète grec Constantin Cavafy. «Je voulais porter ces textes, ils devenaient essentiels, il m’était impératif de les partager», précise-t-elle. Des textes dits de sa voix de cinquantenaire, de celle de la danseuse, chanteuse et chorégraphe Susanna Hood, dans la quarantaine, et des jeunes tonalités d’Alice Tougas St-Jak, musicienne de quelque vingt ans. S’ajoutent les musiciens Isaiah Ceccarelli et Jean Derome, et la vidéo de Mélanie Ladouceur. «J’aime les équipes bigarrées, avec des gens de tous les âges. Je voyais, pour le spectacle, une troupe de nomades qui se promène, des musiciens qui jouent avec très peu d’instruments, une musique ténue, atmosphérique.» Musique de rien, de voix et de corps aux présences travaillées avec une autre chorégraphe, Catherine Tardif.

En résulte, dit la directrice artistique, une pièce à numéros, organique, faite de petites bulles qui remettent en question le territoire, l’amour, la mort, l’art et la politique. «Cette femme territoire est immense. L’idée de territoire, c’est autant la Terre, ma chambre, le Québec, mon âme… une femme qui devient vastitude.» Un projet, dit la créatrice, charnière pour elle, qui pourrait l’entraîner dans une nouvelle direction.

Critique

Par Dyane Raymond in SuperMusique (Québec), 2 février 2008
C’est une musique personnelle, au sens où elle transmet l’incroyable générosité de l’artiste dans son adresse à l’autre.

Trois soirs, trois concerts pour présenter Récits de neige, troisième volet du tryptique Musique d’hiver de Joane Hétu.

La musique, elle, continue d’exister au-delà du spectacle, va plus loin. Elle ouvre l’atelier de Joane Hétu et permet d’en découvrir et d’en explorer la structure: des lieux bâtis avec force, une incroyable patience et une vision bien ancrée dans le réel, temps et espace. Comme dans Filature sa précédente composition, la musique de Récits de neige donne à voir et à entendre la complexité de la construction, l’enchevêtrement des idées, des images, des sons, des paroles. C’est une musique personnelle, au sens où elle transmet l’incroyable générosité de l’artiste dans son adresse à l’autre - l’écoute, la perspicacité, l’attention: un donné jamais posé comme certitudes, mais comme chants pour le dire, annoncer les couleurs, clamer l’amour, réclamer le juste et la paix.

Musique actuelle - La géométrie du flocon

Par Frédérique Doyon in Le Devoir (Québec), 30 janvier 2008
Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est de créer des shows-concepts, plus habillés, plus complexes qu’un concert…

Joane Hétu conclut son triptyque sur l’hiver avec Récits de neige

Et de trois. La compositrice Joane Hétu conclut son triptyque sur l’hiver avec Récits de neige. On aura beau lui reprocher d’être trop longue, la saison froide peut être inspirante, surtout quand elle enveloppe la ville de son manteau blanc.

«J’aime l’hiver, j’aime le son, l’effet cocon que ça produit», confie la saxophoniste-vocaliste, aussi membre de l’étiquette Ambiances magnétiques et présidente de la maison de disques DAME. «C’est une saison qui a toujours été créative pour moi. Dans l’industrie du disque, janvier, février et mars sont plutôt tranquilles, ça laisse du temps pour composer. C’est précieux.»

Elle amorçait l’aventure hivernale en 2000 avec Musique d’hiver, alors que les Productions SuperMusique (qu’elle codirige) articulaient leur programmation autour des quatre saisons. Trois ans plus tard, la saison blanche lui inspirait Nouvelle musique d’hiver, avec promesse d’un troisième et dernier chapitre.

Comme ses deux spectacles frères, Récits de neige se divise en quatre mouvements. Mais ce spectacle-ci, qui réunit sept musiciens-improvisateurs (les routiers Jean Derome, Diane Labrosse, Pierre Tanguay, deux nouveaux collaborateurs, Alexandre St-Onge et Scott Thomson, en plus de Joane Hétu elle-même), recentre son propos sur la neige, plus spécifiquement sur la géométrie du flocon.

«Il fallait que j’aille à l’essence même de l’hiver: la neige. J’espérais composer 30 courtes pièces que les musiciens pourraient amalgamer comme ils veulent, comme des flocons, qui ont chacun une géométrie différente.» L’esprit des petits fragments est resté, mais la complexité du procédé et le manque de temps de création ont obligé la musicienne à prendre une autre direction.

«J’ai demandé aux musiciens de raconter des anecdotes, des souvenirs liés à l’hiver et à la neige», raconte-t-elle.

Après l’approche plus personnelle et ambiante du premier volet et celle, plus documentaire et bruitiste, du second, le troisième opus pour instruments acoustiques et électriques réunit les deux factures, avec des moments parlés, des mélodies et des segments plus abstraits. Les projections visuelles, discrètes dans les deux autres productions, prennent de l’ampleur sous la gouverne de Mélanie Ladouceur.

«Je voulais m’investir dans l’idée que les autres formes d’art sont au service de la musique», explique Joane Hétu. Sa dernière production, Filature (2006), la plus ambitieuse de sa carrière, mettait en scène danseurs et images vidéo, constituant une forme de théâtre sonore qu’elle souhaite approfondir. Cette production lui a d’ailleurs valu le prix Freddy Stone.

«Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est de créer des shows-concepts, plus habillés, plus complexes qu’un concert», dit celle qui a d’abord joué les rockeuses déjantées au sein des formations Wonder Brass et Les Poules avant de se tourner vers la musique actuelle.

Cette nouvelle création de théâtre sonore fera l’objet d’un CD l’an prochain, à l’instar des deux premières productions hivernales.

Reviews: Festival international de musique actuelle de Victoriaville, 2007

Par Stuart Broomer in Musicworks #99 (Canada), 1 décembre 2007
… the work combined medieval and contemporary music elements in a seamless way…

[…] One of the things FIMAV does best is provide a window on what’s lively in current Quebec music. A longtime collaborator with Montréal’s Ambiances Magnétiques scene, the festival this year presented composer-saxophonist Joane Hétu’s Filature, a lyrical work with roots in her early work as a weaver. It’s a three-part work, scored for ten musicians - who included cellist Mélanie Auclair, bassist Normand Guilbeault, and saxophonist Jean Derome - with images appearing on three screens that begin with moving and combining threads that go through various colour and tempo shifts. In three parts, the work combined medieval and contemporary music elements in a seamless way, beginning with an all-male quintet, then following with an all-female, before the two combined for the third and final movement. […]

Jeux littéraires: Autobiografil

Par Yvan Maurage in Les Nouvelles d’Archimède #46 (France), 1 octobre 2007
On fait l’expérience d’une émotion brute, fondamentale en assistant à son interprétation de Filature avec l’Ensemble SuperMusique.

En 2007, toute la terre est occupée à s’imprégner de simulacres télévisés, téléphonés, encodés. Aucune Muraille de Chine ne résiste à Google, clé omnipotente. Rien ici ou là qui ne puisse dans la seconde franchir océans et continents. Aussitôt advenu tout sera connu, répertorié, normalisé, banal… Tout? Non! À l’écart de la planète enrégimentée, des «villages» singuliers résistent encore et toujours à la normalisation. Et la vie retrouve sel et sens pour qui rencontre les Irréductibles parmi nos semblables. La musique, fade poudre instantanée, s’est-elle dissoute dans l’onde électromagnétique universelle? Pas toute la musique! se réjouissent les auditeurs de Joane Hétu, chanteuse et saxophoniste québécoise. On fait l’expérience d’une émotion brute, fondamentale en assistant à son interprétation de Filature avec l’Ensemble SuperMusique. Filature transpose sur scène le passé de tisserande de Joane Hétu, en trois actes qui «filent» la métaphore: la Chaîne (cinq hommes), la Trame (cinq femmes), le Motif (orchestre complet… et public ébahi). Contrepoint de virtuose sobriété, la vidéo de Pierre Hébert pare en direct les sons de Hétu, Auclair, Del Fabbro, Gignac, Guilbeault, Labrosse, Roger, Tanguay, Venba et de l’ange oumupien Jean Derome… Programmateurs de concerts, invitez sans délai ces Québécois sur le vieux continent: ce serait la pire surdité que de ne vouloir les entendre.

Heard and Seen. Fimav Returns to Form

Par Kurt Gottschalk in Coda Magazine #334 (Canada), 1 juillet 2007

[…] Weaving is right up there with painting and sports as hackneyed clichés for describing music, but Joane Hétu’s Filature took a tight focus on each thread and every tie in her tapestry. The piece, performed with Montréal’s Ensemble Supermusique, was based on her time spent as a fabric colourist, and effectively displayed her personal sense for composing and arranging and for turning nostalgic memories into music. Pierre Hébert’s real time video manipulations, tight shots of cloth and twine, supported Hétu’s musical vison well. […]

24th Annual Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville

Par Bruce Lee Gallanter in Downtown Music Gallery (ÉU), 1 juin 2007
Joane has a gift for breaking up the melody and having different members share their lines so that whole band sounds like one refined tapestry of sound.

[…] The final day began with a wonderful set by Joane Hétu’s Ensemble SuperMusique called Filature. Joane Hétu runs the great label from Montréal, Ambiances Magnétiques. Her longtime partner is Jean Derome and both of them play alto sax, do vocals and compose at length. Both Joane and Jean consistently release excellent, diverse discs on Ambiances Magnétiques and I always look forward to any project that either works on. Just about every year, someone from this label (like Diane Labrosse, Normand Guilbeault, Danielle Palardy Roger or Pierre Tanguay) does something special up at Victo. Filature is Joane Hétus most ambitious project yet and it will take a while to absorb its many layers of ideas. It featured ten musicians, five women and five men with Pierre Hébert doing video projections. Joane refers to it as sound/theatre and that sounds right. Joane was once a weaver before concentrating on becoming a musician and the theme of weaving is the central thread throughout this work. The first part is called The Warp and featured the five men on alto sax or flute, violin, trumpet, contrabass and drums. The music was an exquisite blend of lovely harmonies, short drones, acappella vocal sections and haunting music. The video images were of a single tree branch with some occasional growth. The second part, The Weft featured the five women musicians on violin, cello, flutes, sampler, percussion & alto sax. Most of the women contributed charming vocal sounds along with their contemplative, cinematic music, sometimes sparse but always enchanting. The third and final part was called The Pattern and it featured all ten musicians. It began with just a few repeating notes and evolved through different grooves and sections. I love the way the vocals and instruments shared stunning harmonies with each other. Joane has a gift for breaking up the melody and having different members share their lines so that whole band sounds like one refined tapestry of sound. It reminded of the superb magic-music that Fred Frith’s Keep the Dog used to play and yes, Jean Derome was an integral part of that band many years ago. The images of twine, knots, rope, faces and hands connected with the music just right. It was a marvelous set and I can’t wait for it to be released on disc! […]

La fibre musicale

Par Réjean Beaucage in Voir (Québec), 16 mars 2006
Pour une fois, j’ai l’impression de donner à ma musique les moyens du théâtre

Joane Hétu boucle la boucle en retrouvant ses racines de tisserande pour fabriquer une véritable courtepointe où s’entremêlent théâtre, vidéo, danse et musique actuelle.

À première vue, l’analogie entre un spectacle et un métier à tisser n’est pas évidente. Pourtant, les musiciens en conviendront aisément, eux qui doivent constamment mêler les textures et les couleurs, et répéter, toujours, des gestes pourtant chaque fois différents. Cent fois sur le métier…

Joane Hétu, qui fut tisserande avant d’être saxophoniste, improvisatrice et directrice de la plus grande maison de disques de chez nous se consacrant exclusivement à la musique actuelle (Distribution Ambiances Magnétiques Etcetera, ou DAME), a choisi de se réapproprier ce passé refoulé en utilisant métaphoriquement, pour la conception d’un spectacle de «théâtre sonore», les gestes des fabricants de tissus. «C’est du théâtre, explique-t-elle, dans le sens où il y a du texte, des costumes, et parce que l’on est en résidence à l’Usine C durant 10 jours, ce qui nous donne l’occasion de faire beaucoup de répétitions, comme une troupe, mais tout part de la musique. Et puis, pour une fois, j’ai l’impression de donner à ma musique les moyens du théâtre, avec un concepteur d’éclairages (Guillaume Bloch), un concepteur sonore (Bernard Grenon), un autre aux images vidéo (Pierre Hébert) et encore un aux costumes (Louis Hudon), avec deux danseurs (Daniel Soulières et Severine Lombardo) et un ensemble de dix musiciens.» La totale, quoi!

La saxophoniste et chanteuse, à cause de son poste chez DAME, qui l’occupe passablement, n’a pas l’occasion de jouer autant qu’elle le voudrait, et cette frustration lui a même donné ces dernières années l’envie d’arrêter la musique complètement. «Un soir, j’ai eu un flash et je me suis dit que j’allais redevenir tisserande… Mais ce n’était qu’un flash. Cependant, comme je ne passe pas mon temps à imaginer de nouveaux projets musicaux, j’ai le temps de les approfondir et le petit flash, resté dans mon subconscient, est revenu et s’est imposé à mon processus créatif.»

Imaginez un métier à tisser: les fils verticaux sont «la chaîne», les fils horizontaux forment «la trame», et l’entrecroisement des deux compose «le motif». Joane Hétu a utilisé ce modèle pour élaborer le plan de son spectacle: «Et en plus, je l’ai sexué! La chaîne, c’est le quintette d’hommes (Guido Del Fabbro, Jean Derome, Normand Guilbeault, Pierre Tanguay et Nemo Venba) et le danseur; ils jouent tout le temps, des sons tenus, parce que les fils de chaîne sont stables, ils sont attachés au métier et ils doivent être solides. On ne prend pas de la petite fibre de fantaisie pour la chaîne, mais du coton, du lin, de la laine ou de la soie; du solide. Pour la trame, par contre, tu peux utiliser tout ce que tu veux, et le varier. Ma trame, le quintette de femmes (Mélanie Auclair, Claire Gignac, Joane Hétu, Diane Labrosse et Danielle Palardy Roger) et la danseuse, sera donc composée de 25 variétés de «fils» - c’est un jeu complètement différent de l’autre. Dans le troisième acte du spectacle, les deux se rejoignent. Il ne s’agira pas d’une simple superposition, mais c’est l’idée. C’est un spectacle dans lequel il y a très peu d’improvisation, parce qu’on ne peut pas tisser en improvisant…»

Et on retrouvera ça sur disque? «C’est là que passent mes dernières économies! J’enregistre les trois soirs et j’en filme deux, pour un éventuel DVD. Après tout, je n’ai rien sorti depuis quelque temps, et puis… j’ai une compagnie de disques!»

Joane Hétu: «Pour une fois, j’ai l’impression de donner à ma musique les moyens du théâtre».

Joane Hétu: A superwoman weaves Supermusique

Par Mike Chamberlain in Hour (Québec), 16 mars 2006

Featuring 10 musicians, two dancers, costumes, sound, lighting and visual artists, Joane Hétu’s latest project, Filature (which will be performed tonight, tomorrow and Saturday at Usine C), is an ambitious one, perhaps the most ambitious in the history of Productions Supermusique.

The large composition is based on Hétu’s experience as a weaver and her knowledge of how fabric is put together. The piece will be presented in three acts. The five male musicians (Jean Derome, Guido Del Fabbro, Normand Guilbeault, Pierre Tanguay, Nemo Venba) and the male dancer, Daniel Soulières, represent the warp (horizontal) yarn, which Hétu emphasizes is composed of strong, noble fibres. The five female musicians (Hétu, Mélanie Auclair, Claire Gignac, Diane Labrosse, Danielle Palardy Roger) and the female dancer, Séverine Lombardo, represent the weft (vertical) yarn, which is soft and flexible. In the concluding act, the 10 musicians and two dancers come together on stage to blend the music and textures of the first two acts into the whole fabric.

Hétu is somewhat evasive when asked to translate the metaphor into a description of the music, other than to state that the warp sequence consists of sustained sounds and repeated sequences, while the weft is composed of tones, moods and dynamics.

The project represents a connection between Hétu’s past life and interests and those of the present. For one thing, these days she finds herself more interested in compositions and projects based on conceptual themes and less on improvisation. Also, she says, as she gets older she has become interested in reconnecting with her past. Finally, Filature brings together artists with whom she’s worked for 20 years or more (Derome, Labrosse, Palardy Roger, Tanguay, Guilbeault), and younger performers such as Guido Del Fabbro and Séverine Lombardo, which also, to extend the metaphor, weaves different generations together.

But we don’t want to stretch the metaphor to the breaking point, or wear it out, because, as Hétu says, “it all comes down to the music.”

Le tissage musical de Joane Hétu

Par Frédérique Doyon in Le Devoir (Québec), 15 mars 2006

Dans les années 70, avant de devenir la musicienne qu’on connaît, Joane Hétu était tisserande. Une autre vie, qu’elle a longtemps reniée. Dans une période de doute et de désenchantement par rapport aux exigences d’une carrière en musique de création, elle a avancé l’hypothèse un peu farfelue d’un retour au métier de tisserand. Ainsi est née Filature, une oeuvre pour dix musiciens et deux danseurs truffée d’images vidéo et d’éclairages.

«J’ai revécu tous les gestes que je faisais dans le tissage, raconte-t-elle. Dès ce moment, c’est devenu clair que je voulais exprimer le fil qu’on monte sur un métier et celui qu’on passe à travers pour créer le tissu.» Elle a donc créé un théâtre sonore en trois actes — la chaîne, la trame, le motif —, plus construit, moins basé sur l’improvisation que d’habitude.

«Pour une fois, j’ai eu la volonté de faire comme dans le théâtre : avec plus de répétitions, une conception d’éclairages, deux danseurs. J’ai appelé ça "théâtre sonore" parce que je voulais partir du texte, de la partition musicale; les autres éléments allaient s’y rattacher.»

Joane Hétu évolue sur la scène canadienne des musiques actuelles depuis 25 ans. D’abord versée dans le rock déjanté des formations Wonder Brass, Justine et du trio Les Poules, elle s’est tournée vers un travail de composition plus abstrait, alliant textures sonores, texte et voix. Membre d’Ambiances magnétiques et présidente de la maison de disques DAME, elle a toujours aimé faire interagir différentes disciplines. La compagnie de concerts Productions SuperMusique, qu’elle codirige avec Danielle Palardy Roger et Diane Labrosse, a notamment conçu en 2002 la superbe fresque multimédia Each… and Every Inch, sur la vie et l’oeuvre de l’écrivaine canadienne Elisabeth Smart. Pour ses 25 ans, SuperMusique a décidé d’accorder une part importante de son budget à la création d’une production plus importante. C’est au tour de Joane Hétu de piloter la sienne…

L’esprit du tissage a ainsi déterminé la structure de Filature. Le premier acte ne met en scène que les créateurs-interprètes masculins — Guido Del Fabbro, Jean Derome, Normand Guilbeault, Pierre Tanguay, Nemo Venba et le danseur Daniel Soulières; le second acte, que les femmes — Mélanie Auclair, Claire Gignac, les trois codirectrices de l’Ensemble SuperMusique et la danseuse Séverine Lombardo.

«Le fil de chaîne se doit d’être noble, il faut que la fibre soit solide, rappelle la tisserande. Le fil de trame peut être de toutes sortes de qualité, métallique, en velours, etc. J’ai répertorié 25 textures que j’ai transposées musicalement.» Tout ce beau monde se retrouve au troisième acte pour mettre en scène cet entrelacs de générations d’artistes, de musiques, de voix (des chansons écrites par Joane Hétu), de mouvements et d’images signées par le réalisateur Pierre Hébert.

La vie est ainsi faite de hauts et de bas qui se nourrissent mutuellement. Quand le fantasme d’abandonner la musique a effleuré son esprit, Joane Hétu y a puisé l’essence même du plus imposant projet de sa carrière. «C’est quelque chose d’avoir une aussi grosse équipe. Ça arrive à point dans ma carrière. C’est la pièce qui représente le plus mon univers musical.»

Joane Hétu’s Filature: Theatre of Sound

Par Paul Serralheiro in La Scena Musicale #11:6 (Québec), 1 mars 2006
Musique actuelle is a hybrid form, born of mixing disparate things. Weaving has similar principles — the craft involves mixing various threads to create a pattem…

The role of music in the theatrical arts is usually a secondary one, used to highlight dramatic action or inspire a choraographer’s vision. Music seems mone abstract than words or gestures to most people. With her latest creation, Filature, premiered this month at Usine C, musique actuelle composer, vocalist and improvising saxophonist Joane Hétu sets out to show the theatrical potential of music and how other arts can be put to its service.

During a recent conversation held at the offices of Ambiances Magnétiques, of which she is the label’s chief adminstrator, Hétu explained her vision as being inspired by the art of weaving, once an occupation of hers. “Musique actuelle is a hybrid form, born of mixing disparate things. Weaving has similar principles — the craft involves mixing various threads to create a pattem, a pleasing artistic form.”

In this “Théâtre sonore” of hers, the threads are the instrumental “voices” of the musicians, with counterpoint provided by a pair of dancers, and important visual components including costumes, lighting and video projections. Still, the musicians are at the heart of this project, a point Hétu further elaborates upon. “I have to know who I’m writing for. I’m not just writing for a particular instrument — it starts with a particular musician.” The work is dividad into three acts, each based on a principle of weaving: Act I is titled Chaîne, Act II Trame and Act III Motif, weaving terms that translate as “warp”, “weft” and “weave”. “In the opening act, male musicians are on stage with a male dancer, followed by an all-female cast in Act II and all 10 musicians share the stage in Act III, their lines interweaving with each other’s. Most importantly, everything grows out of the music.”

Even if there are improvised parts, Hétu hastens to add, “The music is mostly written, with the visuals borne out of the music.” In this way, the contributions of video artist Pierre Hébert, lighting designer Guillaume Bloch, costume designer Louis Hudon and sound engineer Bernard Grenon are all in keeping with the music. “So this is a turning of the tables, at least with respect to what usually happens with music and other performing arts,” explains Hétu.

The musical component will be handled by some of musique actuellets best know characters, among them Jean Derome, Diane Labrosse, Pierre Tanguay and Normand Guilbeault, the featured dancers being Daniel Soulières and Séverine Lombardo. “We’re working with textures,” Hétu reminds us, “but the underlying structure behind these are the music. Always.”

Sonic Voyageurs

Par Alexander Varty in The Georgia Straight (Canada), 20 octobre 2005
… the Montréal-born idiom known as musique actuelle really is capable of embracing almost everything from the minimalist gestures of Babin and Hétu to the ear-scorching aural firestorms of Dontigny and d’Orion.

Montréal is just a five-hour flight away, but the cultural capital of Francophone Canada can sometimes seem as remote as Antarctica. West Coast residents know the city as the home of relaxed liquor laws, good restaurants, and great delis, but we’re rarely exposed to the music that’s made there—and that’s almost entirely because most of it, whether pop, rock, or contemporary classical, is not sung in English.

North America’s largest French-speaking city is home to a thriving music industry and a club scene that we can only envy, but connecting with them seems difficult, thanks to the barrier of language. It’s ironic, then, that one of Montréal’s lesser-known contributions to the world of sound might end up being Vancouver’s entrée to Quebec’s musical life. Musique actuelle—a hybrid style that emerged in Montréal during the mid-1980s—is a largely instrumental form, so unilingual Vancouverites need not be scared off by incomprehensible texts. And although the idiom is so all-embracing that it’s hard to define, it’s animated by the kind of exploratory spirit that’s drives Vancouver groups like Talking Pictures and the Hard Rubber Orchestra. So it shouldn’t be that difficult for B.C. ears to appreciate Montréal’s sonic explorers, and we’ll get a chance to do just that this week, thanks to the Vancouver New Music Society’s Interférence: Statique X Statique festival.

Although the event, which runs at the Scotiabank Dance Centre until Saturday (October 22), features non-Francophone artists such as the U.K.’s Fred Frith and Janek Schaeffer, most of the performers hail from Quebec, and many of them, like Diane Labrosse, are 20-year veterans of the musique actuelle scene. Nonetheless, the otherwise charmingly articulate keyboardist still finds it difficult to explain what it is, exactly, that her chosen style includes—and that, it seems, is not only a linguistic issue.

“It’s a hard thing to do, describing a music that’s so broad,” Labrosse says, on the line from her Montréal home. “Of course at first there was progressive rock, and then improv came along, and then came the idea of putting together different styles of music. Some musicians began to draw on the roots of jazz, and also using more traditional or folkloric stuff, and then putting all of this together to make a new hybrid of music, which we called musique actuelle. We even find these different direct references within the same piece.”

The style’s name, like the music itself, contains a wealth of inferences and possibilities. Its sounds are “actuelle” because they’re real music made by real musicians, as opposed to machine-made, bottom-line-driven pop, but also because they reflect the kaleidoscopic reality of today’s media environment. The argument Labrosse makes is that few people confine their listening to just one genre, so why should musicians suffer self- imposed limitations on what they play?

Her own career reflects this wide-open attitude. She’s written scores for dance, penned twisted avant-pop tunes, worked extensively with sample-based music, and performed with a global array of free improvisers. And in her Thursday-night concert at the Dance Centre, she’ll move a step or two toward abstract sound, in the company of multimedia artist Jean-Pierre Gauthier.

“Jean-Pierre is more known in the visual arts,” Labrosse notes. “He started out as a sculptor, a visual artist, and then he started to make some sound sculptures. This is where we got involved together quite a few years ago, maybe in 1998 or 2000 or whatever. We did a project where he was working with rubber tubes and compressors and bird whistles, things of that nature, so it was a noisy kind of culture. That started him doing shows, or doing performances; before that he was more of a sound installer, working in galleries and things like that. But he’s always done very fine work, juxtaposing visual and audio stuff.”

Labrosse reveals that she doesn’t yet know what Gauthier will be bringing to their Interférence show. “He told me that it’s very small, and that it’s something that he’s made, and that it varies from one performance to another.”

With that in mind, she’s readying herself for a performance that will be improvised from start to finish, as will several of the other bookings that Vancouver New Music artistic director Giorgio Magnanensi has arranged for his festival. Following Labrosse on Thursday will be the cross-country quartet of Pierre Tanguay, Bernard Falaise, Dylan van der Schyff, and Ron Samworth, a group she describes as well worth hearing.

“It’s a double-duo sort of thing: two drummers that work in a similar fashion, and two guitarists that also work in a similar fashion,” she explains. “But everybody’s very different and has a real personality. I saw this band in Montréal, and it was quite a nice concert.”

Friday night (October 21) features performances by sound artist Magali Babin and saxophonist Joane Hétu, followed by Klaxon Gueule, a trio that includes guitarist Falaise, percussionist Michel F Côté, and pianist Alexandre St-Onge. Like Labrosse’s collaboration with Gauthier, both of these ensembles patrol the grey area between sound sculpture and more conventional forms of improvisation, a zone that increasingly draws practitioners of musique actuelle.

“You start with finding new sounds on your guitar or your bass or your drums,” Labrosse notes. “And you move from there to adding effects, and then to [computer-based] processing, or even to building your own instruments.”

Fittingly, then, Interférence’s musique actuelle survey will conclude on Saturday with Morceaux_de_Machines, an abrasive and intense collaboration between sound designers Aimé Dontigny and Érick d’Orion that has earned comparisons to noise innovators Einstürzende Neubauten and Otomo Yoshihide.

It seems that the Montréal-born idiom known as musique actuelle really is capable of embracing almost everything from the minimalist gestures of Babin and Hétu to the ear-scorching aural firestorms of Dontigny and d’Orion. Close observers of the Vancouver scene will note that our own creative musicians are capable of a very similar range of styles; perhaps the gulf between East and West, between Francophone and Anglophone, is narrowing at last.

Dix ans, déja une grande DAME

Par Philippe Renaud in La Presse (Québec), 27 novembre 2001
Nous avons créé un vrai langage, une vraie démarche.

«La preuve est là: DAME n’est pas éphémère, lance avec conviction Joane Hétu, musicienne et directrice de cette entreprise de distribution au service de la musique actuelle québécoise. Nous avons créé un vrai langage, une vraie démarche. Regarde les maisons de disques: ça ouvre, ça ferme, c’est instable. Nous, on garde le cap depuis 10 ans!» En effet, la preuve est irréfutable: après 10 ans d’activité, le label et distributeur indépendant DAME (l’acronyme de Distribution Ambiances Magnétiques Etc.) affiche 160 disques au compteur. Vous avez bien lu: 160 albums, ça fait en moyenne… 16 disques par année (rééditions incluses), dont quelques classiques qui ont franchi le cercle des initiés. Comme les excellents Le Trésor de la langue de René Lussier, par exemple, ou Au royaume du silencieux des Granules (Jean Derome et René Lussier). Aucune autre étiquette d’ici ne peut prétendre à un tel résultat, tout en assurant un niveau de qualité exceptionnel.

Il reste que même après 10 ans, Joane Hétu croit avoir encore à «défendre la discipline, à faire du développement de marché». Rien n’est facile pour ce genre musical qui n’en est pas vraiment un. Ou plutôt, qui est un sacré fourre-tout: la musique actuelle se définit beaucoup par sa démarche, totalement libre, où l’improvisation tient lieu de moteur créatif. En clair, on range l’inclassable sous la casquette de la musique actuelle.

«On se retrouve on the edge, explique Joane Hétu. On n’est pas enseigné à l’école, on ne fait pas partie de l’establishment, et l’industrie ne nous considère pas vraiment. Mais on fait partie de la souche populaire car nos influences sont issues du rock, du jazz, du pop, du folk… C’est une musique de jonctions, de mélanges, un son hybride qui peut être à la fois très accessible et très pointu. On vient tous des musiques populaires mais on a poussé plus loin notre pensée musicale.»

Cela dit, si la directrice de DAME pense avoir passé par une espèce de purgatoire ces dernières années, l’avenir semble plus rayonnant.

«J’ai l’impression qu’on connaît un renouvellement de notre public. Je sens vraiment que le vent vient de tourner: l’écoute des gens a changé en 10 ans. Par exemple, il y a 15 ans, tu faisais jouer un ruban à l’envers et c’était drôlement perçu… Aujourd’hui, il y en a partout dans la pop, les musiciens se sont mis à ce genre de choses. Les voix dans les mégaphones, même Britney Spears fait ça aujourd’hui. De plus, ces dernières années, la démocratisation des moyens d’accès à la production audio fait qu’on accepte le bruit comme plaisant à l’oreille. On accepte plein de choses qui ne faisaient pas partie de la musique auparavant.»

Ainsi, pour montrer la persévérance du collectif d’étiquettes qui forment DAME - Ambiances magnétiques, Monsieur Fauteux m’entendez-vous? (label de la Fanfare Pourpour), OHM Éditions (de Québec) et AMIM -, on s’apprête à mettre sur le marché pas moins de neuf nouveaux albums, juste à temps pour les célébrations du dixième anniversaire.

À partir de ce soir, et jusqu’au 1er décembre, les curieux et les amateurs de musique débridée pourront célébrer gratuitement la Super Boom de DAME au Théâtre La Chapelle. «On a décidé d’offrir les soirées gratuitement parce qu’on voulait que les gens achètent les disques», indique sans gêne Joane Hétu, en précisant que les spectacles d’environ 40 minutes (il y en a au moins trois par soirées) seront aussi le reflet des albums lancés simultanément.

Ces cinq soirées thématiques, qui se présenteront sous la forme de cartes blanches, regrouperont plus d’une quarantaine de musiciens en 14 spectacles. Trois soirées seront dédiées à Ambiances Magnétiques (soirée Bruitisme, Musique improvisée et Nouvelles Musiques d’ensemble), l’une à la jeune étiquette Monsieur Fauteux m’entendez-vous? et l’autre à OHM Éditions, label de Québec versé dans la musique électronique électroacoustique. Et en plus, on vous offre gratuitement une compilation DAME - SuperBoom, avec 33 extraits de parutions récentes.

Passion et organisation

Une décennie de vie pour une entreprise dédiée à la musique actuelle, au Québec, pourrait nous faire croire au miracle. Pourtant, il n’en est rien: il faut seulement une bonne dose d’organisation et beaucoup de passion, assure Joane Hétu, rencontrée dans les bureaux de DAME, avenue de Lorimier.

Selon elle, le fonctionnement de DAME diffère beaucoup de ce que l’on connaît dans d’autres structures du disque: «Ce qui a été bon, c’est l’idée de réunir tous ceux qui faisaient de ce genre de musique. À la longue, les disques des uns faisaient connaître les disques des autres. Puis, on a mis sur pied un bon réseau de distribution international. C’est surtout ça qui nous a maintenus en vie.»

La saxophoniste et compositrice ne cache pas que le Québec n’est pas son premier marché. Depuis 10 ans, ses disques se sont toujours vendus davantage en Europe, aux États-Unis ou même au Japon qu’ici. «Cette musique est structurée en un réseau de distributeurs, de salles, de revues (comme le magasine anglais Wire, qui critique régulièrement les parutions de DAME), de radios….»

SuperBoom, c’est pour la fête, mais aussi pour faire mentir l’adage voulant que nul ne soit prophète en son pays. «Pour moi, assure Joane Hétu, DAME reste un catalogue de musique québécoise. Ça fait partie du folklore. Ce sont tous des créateurs d’ici, toujours vivants, qui font de la création teintée de chez nous. En comparant notre musique, on l’entend, ça sonne québécois, il y a des racines.»

Explosion de saveurs

Par Réjean Beaucage in Voir (Québec), 22 novembre 2001
… le pivot central de la musique actuelle au Québec.

Joane Hétu est intarissable; le Minidisc se fatiguera avant elle! C’est que nous parlons de DAME, la maison de distribution qu’elle fondait il y a 10 ans et qui, 175 disques plus tard, célèbre sa première décennie par une série de concerts qui fera du bruit. Quatorze spectacles (gratuits!) regroupés en cinq soirées thématiques, deux projections à la Cinémathèque et neuf lancements de disques, plus une compilation offerte gratuitement: voilà un menu qui saura satisfaire les plus gourmands!

Un peu d’histoire: c’est l’étiquette Ambiances Magnétiques qui a servi de terreau à DAME. Le collectif, fondé en 1983 par Jean Derome, André Duchesne, René Lussier et Robert Marcel Lepage, auquel se sont joints rapidement les trois "supermémés" Diane Labrosse, Joane Hétu et Danielle Palardy Roger, et finalement Michel F Côté et Martin Tétreault, a produit une quinzaine de vinyles avant que Joane Hétu ne se décide à mettre sur pied une structure plus adéquate baptisée Distribution Ambiances Magnétiques Etcetera. DAME allait bientôt distribuer, en plus des productions d’Ambiances Magnétiques, celles d’OHM Éditions, du collectif Avatar de Québec, et diversifier son catalogue en incluant les étiquettes qui produisent des projets des membres d’Ambiances Magnétiques (Victo, ReR, Rune, etc.), devenant ainsi le pivot central de la musique actuelle au Québec.

"Il s’en passe des choses en 10 ans! lance Joane Hétu. La compagnie a acquis une réputation et une légitimité importantes. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un produit très marginal: on ne fait pas du pop, mais on ne fait pas non plus partie de l’establishment des musiques ; on est entre les deux, quelquefois proche de la musique , quelquefois plus jazz ou plus pop. On fait de la musique impure, et ça, c’est aussi difficile à défendre qu’à vendre! Règle générale, on peut dire que le catalogue se vend mieux à l’extérieur qu’au Québec." Ce qui n’est quand même pas si mal puisque ça permet aux artistes d’ici d’aller fréquemment faire entendre leurs musiques ailleurs et de participer, par diverses collaborations, à une reconnaissance plus large de ces "nouvelles" musiques. Pas un mois sans que l’on retrouve dans The Wire de Londres, référence obligée des recherches musicales de pointe, un article mentionnant l’un des artistes distribués par DAME ou une critique de l’un de ses disques.

Si le catalogue de DAME ne cesse d’évoluer, on peut également être surpris de la faculté de renouvellement des artistes de la maison. Un coup d’oeil à la programmation de l’événement Super Boom suffit à prouver l’extraordinaire diversité que propose en 2001 cette "petite compagnie". Les festivités se dérouleront au Théâtre La Chapelle et l’ouverture, le mardi 27 novembre, se fera dans un grand fracas bruitiste avec le duo Parasites (Martin Tétreault au tourne-disque sans disques, et Diane Labrosse à l’échantillonneur); puis Jean Derome viendra nous défroisser les tympans en nous faisant visiter son magnifique Magasin de tissu; et, finalement, Michel F Côté et ses acolytes de Bruire (Jean Derome, Normand Guilbeault et Martin Tétreault) démontreront par leurs Chants rupestres que la musique actuelle descend du singe. Et ce n’est que le début! Le lendemain, DAME donne carte blanche à la nouvelle étiquette Monsieur Fauteux m’entendez-vous? pour une soirée de cabaret surréaliste avec les chansons douces-amères du duo Lou Babin et Pierre St-Jak et de leurs amis de L’Hôtel du bout de la terre parmi lesquels on retrouvera avec plaisir une Marie-Hélène Montpetit que l’on n’a pas revue chanter depuis la lointaine époque de Marie et ses quatre maris. Les nouveaux venus du trio Rouge Ciel nous feront ensuite découvrir leur jazz progressif, et La Fanfare Pourpour, descendante directe de L’Enfant fort et du Pouet Pouet Band, terminera la soirée. Retour chez Ambiances Magnétiques le jeudi avec Les Jumeaux de la planète Mars (René Lussier et Robert Marcel Lepage, qui inaugurèrent l’étiquette en 1984 avec leurs Chants et danses du monde inanimé), le trio Polaroïde (nouveau projet du guitariste André Duchesne avec Jean René à l’alto et Pierre Tanguay aux percussions) et Les Poules (Hétu, Labrosse et Roger, qui célébreront la réédition de leur enregistrement de 1986 sans pourtant revenir en arrière). Bonne idée de donner également carte blanche à OHM Éditions le vendredi. Les membres du collectif Avatar de Québec ont le don de concocter des soirées assez déjantées; et la pièce OHM inPLUG, conçue par Steeve Lebrasseur, ne devrait pas être décevante. Diffusion acousmatique de Chantal Dumas, bidouillages électroniques d’Émile Morin, David Michaud et Lebrasseur, et instruments inventés de Georges Azzaria promettent de nous en mettre plein les oreilles. Ce carnaval étourdissant se terminera le samedi avec trois concerts d’ensembles: Interférence Sardines, de Québec; la Chanson du Transsibérien de Pierre Cartier; et Les Projectionnistes de Claude St-Jean (parmi lesquels Normand Guilbeault à la contrebasse fera sa quatrième collaboration de la semaine!). On aura complété le tour d’horizon en passant par la Cinémathèque ce même samedi à 18 h 30 pour visionner Le Chapeau de Michèle Cournoyer (musique de Jean Derome) et l’excellent Trésor archange de Fernand Bélanger, qui suit René Lussier pas à pas, jusqu’en Europe, dans sa quête pour retrouver les origines du Trésor de la langue.

Ouf! La directrice de DAME, Joane Hétu, peut certes contempler le travail accompli avec fierté, mais ça ne l’empêche pas d’envisager du changement pour la prochaine décennie. Un changement en forme d’expansion, bien sûr! Une histoire à suivre.

La modernité n’est pas morte!

Par François Tousignant in Le Devoir (Québec), 19 mars 1998
… des musiciens genéreux donnent réalité à cet art mystérieux qu’est la musique, offrent leur amour profond des idées neuves et du son.

Loin, loin, trés loin des hauts endroits où l’on étudie des choses qu’on aime limiter à un état cadavérique pour s’emparer d’elles comme objet loin. Loin, très loin de ceux qui savent, il existe un jardin enchanté et secret, pas toujours raffiné ou très beau, mais où la musique vit celui de ceux qui la font. En cet enclos particulier, des musiciens genéreux donnent réalité à cet art mystérieux qu’est la musique, offrent leur amour profond des idées neuves et du son.

Le premier spectacle de Nous perçons les oreilles, sorte d’édition-festival de fin d’hiver des «actualistes» montréalais, s’est révélé un franc succès. Il est malaisé de tenter de rendre justice à ce qui s’est passé mardi soir, à la Maison de la culture Plateau Mont-Royal; tout au plus peut-on essayer d’en témoigner.

La modernité revient!, enfin!, et de la plus belle manière. Loin des circuits savants (et fermés), l’héritage des Cage, Kagel, Berio reste bien vivant et fertile. Il fallait entendre la première «improvisation» de Jean Derome et Joane Hétu pour comprendre ce qu’est la musique vivante, celle qui s’imagine avec des petits riens, qu’on invente sans jamais l’apprendre parce qu’on l’a prise à bras-le-corps avec amour et passion.

Sur le fil tenu de l’instant fugace qui jamais ne reviendra s’élève un torse magnifique qui tire tout son pouvoir expressif de ses fulgurances géniales et de ses faiblesses décevantes. Au crépuscule d’un art encroûté dans l’académie se dressent les turions d’une nouvelle forme provocante et revendicatrice par sa simple existence: jouer de la musique. Dans ces constructions sonores de Jean Derome résonne le plus bel écho soixante-huitard: l’imagination au pouvoir!

Terrains et émotions vierges, voilà ce qu’on entend. Magie de la poésie et du sens renouvelés. Impossible d’analyser cela de l’épingler pour objet d’étude. Il faut y être, se soumettre à ses méandres, oser se tromper — ou triompher — en direct. Derome remporte la palme, dominant sa matière magistralement. Sa compagne reste plus en retrait. Elle essaie trop de le rejoindre plutôt que de se laisser aller.

Au risque de passer pour snob, je trouve qu’il manque encore un peu de verni, voire de respect (Derome par moment, semble maladroit avec ce statut d’artiste qu’il invente — plus de fierté de votre part, s’il vous plait, vous y avez droit!) envers l’acte qui se pulvérise en son. La présence du magnifique texte de Sylvie Massicotte (efficacement lu par l’auteure) a prouvé que la prestation musicale doit aspirer à un «niveau» plus responsable, ce qui veut dire qui n’a plus honte d’être ce qu’il est. Derome et Hétu méritent mieux que ce qui leur est généralement reconnu, ne serait-ce que pour les vertiges du cœur qui, tout à coup, emplissent nos oreilles.

Cette première soirée dialoguait avec le cinéma. L’idée est naïvement mignonne. MacLaren a déjà fait cent fois mieux et le processus est stérile. On sourit à la tentative, sans plus. Mercredi, nos acolytes se colletteront avec la danse puis, ce soir, entre eux. Ce dernier spectacle musique-musique sera repris vendredi à la Maison de la culture Villlerav/Saint-Michel/Parc-Extension. À prendre un risque, vous serez peut-étre déçu, mais vous serez peut-étre aussi complétement ébloui.

Justine: un conciliabule de fées

Par Andrée Laurier in Le Musicien québécois #2:3 (Québec), 1 juillet 1990
… elles dansent sur la corde ténue de la fin de siècle, avec tout ce que cet exercice suppose de bravoure et de générosité.

Montréal ne serait pas Montréal sans l’effervescence des artisans de la musique actuelle qui sont de mieux en mieux organisés, de plus en plus connus et de plus en plus persuadés que l’originalité attise les muses.

Quatre musiciennes de ce milieu viennent de lancer le groupe Justine, qui, sous un prénom presque sage, emprunte un parcours inédit. Ce quatuor féminin regroupe Joane Hétu, Diane Labrosse, Danielle Palardy Roger et Marie Trudeau, qui naviguaient naguère sous le nom de Wondeur Brass. Mais, comme il ne reste plus qu’une saxophoniste parmi elles et que le soutien-gorge n’a plus la valeur symbolique qu’il avait, leur nouveau nom rompt la continuité, pour annoncer une musique déjà plus synthétique, tournée encore plus résolument vers un éclectisme rayonnant.

Ces femmes le disent: elles ont du cœur. Tellement que même l’oreille la plus étrangère à cette musique truculente, désobéissante et joyeusement délirante ne peut rester indifférente à la fête à laquelle elle est conviée. C’est une fête qui bouleverse ou qui séduit; pas de milieu. Avec son premier disque, le groupe Wondeur Brass ravissait; avec le deuxième, Simonéda, reine des esclaves, ces femmes réfléchissaient et frôlaient sérieusement le domaine de la musique contemporaine dite sérieuse. Avec le disque qu’elles lançaient fin mai, aux Loges, et qui s’intitule Justine (suite), elles se mettaient à danser sur la corde ténue de la fin de siècle, avec tout ce que cet exercice suppose de bravoure et de générosité. Car, ces suites modernes, faites pour convier au mouvement, sont l’appel à une grave liberté, une invitation vers une rencontre où les repères sont changés et où le parcours ne suit aucun mode d’emploi.

Dimension sonore Dimension ludique

Justine, sous certains aspects, relève du fabuleux. Et, lors des spectacles qui ont suivi le lancement du disque, on sentait chez les quatre musiciennes une connivence qui tient d’un conciliabule de fées, réunies là pour conjurer, pour créer une dimension sonore ou ludique qu’elles ont conçue expressément pour qu’elle leur échappe. Il s’agit bien d’un monde sans recettes connues, où le regard est lucide et l’avenir affronté sans détour. On a, pour seul guide, un plaisir à saisir, un plaisir à double tranchant, qui séduit un instant pour aussitôt décontenancer.

«Notre pensée musicale est une cohabitation de paradoxes», dit Danielle Roger, pour situer l’univers justinien (n’y avait-il pas un empereur de ce nom?… ). «C’est à l’image du monde dans lequel on vit, explique-telle, où tout coexiste: la cybernétique et les modes de vie ruraux et anciens; la musique acoustique et la musique synthétique.»

«L’Est et l’Ouest», renchérit Joane Hétu.

La mesure d’une belle démesure

S’il fallait les décrire en groupe, assises dans un salon du Plateau Mont-Royal, on n’aurait jamais la mesure de leur belle démesure, parce qu’elles ont la simplicité des gens qui innovent, sans chercher à se rallier au son radiophonique, et dont la carrière est bâtie sur une grande et singulière part d’incertitude. Mais elles ne forment certainement pas un groupe hétéroclite. La plupart d’entre elles jouent ensemble depuis des lustres.

Danielle Roger, quand elle n’est pas à la batterie, est sans doute la plus intellectuelle du quatuor et articule ses pensées avec facilité, à l’aise dans l’abstraction. En musique, elle parle en rythmes, cherche sans cesse à les briser, à les triturer, à les dérouter, et s’amuse follement à dépenser des centaines de calories sur scène. Son énergie est au moins égale à celle de Joane Hétu, la saxophoniste, qui illustre le mieux l’individualité de chacune d’entre elles et qui a, depuis longtemps, pris le parti de la dissonance. Elle a une voix de prêtresse sombre, une voix de l’inconscient, qui donne des frissons dans L’intelligence du cœur.

Diane Labrosse, aux claviers, a un faible pour l’harmonie, et sa féminité bien assise en fait la voix idéale de tout ce qui est évocateur dans la douceur. Si la voix de Danielle Roger joue avec un comique désopilant la candeur et sait parfois l’étirer jusqu’à frôler l’hystérie, celle de Diane Labrosse a une qualité publique de speakerine officielle ou d’observatrice plus détachée; elle serait en quelque sorte la conscience sociale, le message à lire. Marie Trudeau, à la basse, illustre l’ingéniosité et le détachement; avec ou sans archet, elle est polymorphe et évoque une variété de sons et de personnages (des météores, peut-être?).

Attention: électricité

Difficile à décortiquer: ces dames ne jouent pas seulement d’un instrument. Leur corps est de la partie. Elles font une foule de bruits inimaginables, qui évoquent souvent les cris des viscères. Elles tirent d’ailleurs parti de tout dans la composition de leur musique; de tout, y compris des techniciens du son et du studio lui-même. Si l’on pouvait tirer un son d’un archet sur de la gomme à mâcher, Justine aurait déjà cette technique à son répertoire. Ces musiciennes se donnent complètement aux atmosphères qu’elles créent; on se sent pris à partie, sollicités, interrogés… et parfois survoltés, comme si on venait de mettre la main sur un fil à haute tension.

«Moi-même, je ne pourrais pas écouter la musique qu’on fait à longueur de jour», dit Joane Hétu. «Je deviendrais folle…»

Le nouveau départ avec Justine s’accompagne d’accessoires de haute technologie, tels que les synthétiseurs dont se servent Joane Hétu et Danielle Roger. Mais comme Wondeur fut naguère composé de musiciennes de rue, le groupe n’a rien perdu de ce qu’il a d’organique et de spontané sur scène.

«Notre musique n’est jamais finie, précise Danielle Roger. On fait partie de la nouvelle musique, qui ne voit pas la musique comme une partition; la musique est toujours vivante. Quand on est sur scène, la musique continue d’évoluer; elle se transforme et se développe selon ce qui est en train de se produire. Donc, la musique qu’on joue devant le public est encore une chose qui est en évolution».

Justine se trouve actuellement aux confins de la musique populaire, d’où le groupe tire son origine, tout près de la frontière de la musique contemporaine C’est presque un nomands land qu’elles occupent, ces bohémiennes de plus en plus disciplinées. Elles comptent se forcer à prendre des vacances, cet été, et remonter sur scène en automne. D’ici là, on peut entendre le justinien moderne (c’est presque une langue) sur cassette ou sur disque compact et se ventiler les oreilles avec quelque chose d’inédit.

Les Wondeur Brass devenues vertueuses Justine

Par Lyne Crevier in Le Devoir (Québec), 2 juin 1990
Justine étonne par sa musique synthétique fort rigoureuse.

Justine, vertueuse comme l’héroïne de Sade ou passionnée comme celle de Durrell est désormais le nom des quatre «super-mémés» rescapées de feu Wondeur Brass. En créant de la musique «contemporelle» tous climats, le quatuor présente ce soir son nouveau spectacle au bar-théâtre Les Loges.

De nos jours, il faut être un peu vertueux pour oser s’aventurer sur une voie musicale pareille et terriblement passionné pour continuer un tel combat. Justine bâtit un répertoire improvisé ou structuré que l’on entend seulement à la radio communautaire ou bien dans les festivals de musique actuelle ici ou à l’étranger. Autrement dit, les filles de Justine (Joane Hétu, sax alto et synthétiseur; Diane Labrosse, claviers; Danille Roger, batterie et synthétiseur; Marie Trudeau, basse électrique), mènent une carrière très clandestine.

D’autant plus confidentielle que leur dernier album, Justine (Suite) sur l’étiquette Ambiances magnétiques, est diffusé à 2000 exemplaires, cassettes et disques compacts confondus. Aussi bien dire une goutte d’eau infiltrée dans l’industrie du disque.

Mais le but des musiciennes est d’explorer sans concession un monde sonore syncopé, arythmique ou bien mélodieux, étudié et vibrant. Chacune compose la musique, trouve les thèmes, fait les arrangements et chante.

«Personne ne dirige le groupe explique Diane Labrosse, on veut plutôt se partager équitablement le pouvoir.»

Revenons au début de la décennie: Wondeur Brass commence sa vie d’artiste. Une fanfare «au féminin» de sept cuivres se baladait alors au gré des festivals de jazz et de musique actuelle en Amérique et en Europe. En brassant tellement les genres, la formation finit par tâter de la musique électronique en plus de la musıque acoustique. Un son neuf émergea. Un nouveau nom aussi: Les poules gloussèrent large en improvisant et composant sans relâche.

La suite des choses prit la forme de l’album actuel dans la foulée de Wondeur Brass et compagnie. Une Suite composée de «courbes et de détours, de jeux et de variations sur eu même».

Le quatuor esquisse des idées musicales, aborde divers sujets, fait mine de se perdre dans les méandres sonores ou sémantiques. Justine ne fait pourtant rien de plus qu’illustrer la vıe dans sa complexité même. L’album annonce la fin de siècle par des titres fracassants: Je suis exécrable, J’ai perdu le temps, J’ai perdu le sommeil, À ne plus savoir, Ça me bat le cœur, etc.

Ça revêt aussi des accents de Meredith Monk (la voix poignante de Diane Labrosse), de Laurie Anderson (le synthétiseur affolé de Danielle Roger), de John Zorn (le saxophone sec de Joane Hétu), de Fred Frith (la basse «free-funk» de Marie Trudeau).

Les voix des musiciennes s’emballent aussi de manière rythmique mélodique ou percutante. Des quatre, c’est Diane Labrosse qui possède l’étoffe d’une chanteuse: un professeur la guide actuellement en ce sens.

Justine étonne par sa musique synthétique fort rigoureuse. Quelque temps avant la sortie de leur album, Hétu, Labrosse, Roger et Trudeau ont retravaillé systématiquement le mixage à l’aide de Robert Langlois.

«Tout ce que l’on désire c’est de pouvoir continuer longtemps à prendre des risques musicaux. On n’a pas choisi cette voie pour se la couler douce ou devenir des vedettes internationales», conclut-t-elle.

Précisément quand Justine (Suite) amorce sa carrière japonaıse!

Justine: contrer la paresse auditive

in Radioactivité (Québec), 28 mai 1990
Pour ceux et celles qui recherchent l’inusité et qui n’en ont que pour tes innovations…

Puisque la musique d’aujourd’hui subit inévitablement les rouages d’une véritable industrie, tout ce qui s’éloigne de ses structures est automatiquement taxé d’alternatif, d’avant-gardiste. Ainsi, parce qu’elles se sont toujours éloignées des modes, les quatre filles de Justine n’ont donc jamais reçues de diffusion équitable pour leur matériel. Leur seule issue à toujours été d’aller jouer à l’étranger. Ce qu’elles ont d’ailleurs fait régulièrement pendant les dix ans de l’aventure de Wondeur Brass. Maintenant avec une toute nouvelle entité musicale, et un premier disque sous ce nom, les quatre super-mémés de Justine comptent bien créer une nouvelle brèche dans notre paresse auditive…

D’emblée, Joane Hétu m’avouera qu’elle et ses comparses de Justine n’ont pas l’intention de changer leur démarche musicale pour connaître plus de succès au Québec; «On ne se considère pas commerciales du tout, on se sent davantage près de la recherche… On cherche à contrer une certaine paresse auditive… C’est un peu comme la première fois qu’on a vu un Picasso, on s’est demandé ce que s’était. Mais avec les années, on a appris à aimer ça… Ou comme le Festival International de Jazz; au début, ça faisait peur. Mais avec les années, ça devient une musique plus écoutable! Il faut juste faire l’effort d’écouter… Je n’ai jamais compris pourquoi on associait automatiquement la musique à une industrie, alors que quand on parle de théâtre, on pense tout de suite à un art…??? «S’inscrivant directement dans le courant de la musique actuelle, Justine est né de l’expérience de plus de dix ans du collectif Wondeur Brass. C’est la continuité de fond, le résultat des trois ou quatre dernières années du défunt groupe de fille. «Avec Justine on souligne la démarche musicale des trois ou quatre dernières années de Wondeur Brass… au moment ou on a décidé d’intégrer l’électronique. Puis, il faut bien dire qu’au début de Wondeur Brass, les cuivres étaient beaucoup plus présents. À cet époque, le nom collait mieux à la formation… Pendant 10 ans, en opérant ensemble on a subi 5 formations différentes ce qui a évidemment provoqué des changements d’orientation presqu’à chaque fois. On en était rendues à avoir plus de difficulté à s’associer au principe de base de Wondeur Brass qui était au départ celui d’une fanfare… Mais on a beaucoup appris avec les Wondeur Brass, même si c’était plus léger comme engagement musical… On a tout simplement voulut faire peau neuve au Québec, réactualiser notre démarche et reconquérir un nouveau public. Lancer un nouvel appel «explique la saxophoniste.

Ainsi, la volonté d’explorer de nouvelles avenues musicales est très manifeste chez les quatre filles de Justine. Elles ne s’embarassent nullement de savoir si oui ou non, leur musique peut s’inscrire dans le circuit normal de la diffusion de la chanson québécoise. Elle comprennent très bien que dans leur cas, ce n’est pas ce qu’il faut qu’elles visent. qu’elles n’y parviendront pas tant et aussi longtemps qu’il ne s’opérera pas un changement drastique dans l’environnement sonore du Québec; «On s’inscrit définitivement dans le courant de la musique actuelle… mais dans 80% du temps, ça nous oblige à jouer ailleurs Au Québec, on agit encore en colonisés; quand on arrive ailleurs, on a une couleur différente qui justement, les ravit. Ce n’est pas ce qu’ils ont l’habitude de voir, et c’est ça qui les stimule. Au Québec, on est plutôt mal à l’aise avec ça. Il n’existe pas encore de fierté par rapport à notre authenticité… Nous, ce qu’on cherche c’est quelque chose qui se marie bien à toutes les cultures… Nous faisons une musique vivante, qui se permet toutes les folies que les quatre musiciennes peuvent avoir à ce moment là. Notre musique n’est jamais statique, on se permet régulièrement des moments d’improvisation, on joue beaucoup avec l’indéterminé comme dans une montagne russe…». Comme elles le soulignent elles-mêmes dans leur communiqué; «Justine, c’est une musique hybride. Une musique ouverte el pluraliste où prédominent la cohabitation des paradoxes. De la gigue au numérique, du tango au bruitisme.» Après une telle description, que peut-on rajouter sinon que la musique de Justine vit d’elle même, et, à ce niveau, les textes deviennent sonores, presqu’une musique en soi: «Je n’ai pas l’impression qu’on tient un discours concret par rapport à une thématique quelle qu’elle soit… Les textes de nos chansons sont choisis pour leur qualité sonore. Notre musique parle vraiment d’elle-même. Ce n’est pas nécessaire de souligner le tout au trait rouge…» soutient Joane. Il est vrai que l’attitude même de la formation est suffisamment claire et sans ambiguïté, et que ça constitue justement une des forces de Justine On a qu’à les regarder aller, à écouter leur musique, pour comprendre toute la motivation qui les anime. Leur démarche ne peut certes pas être taxée de conformiste, ni de statique. La continuité de fond se ressent à tous les niveaux; de la formation, à la musique sans oublier les textes. Justine, C’est un tout!

C’est ce que le public pourra constater cette semaine, alors que Justine effectuera le lancement de son nouvel album au Bar Théâtre Les Loges à Montréal, mardi (29 mai). Par la suite, les quatre musiciennes nous donneront un aperçu de leur nouvelle entité en spectacle, alors qu’elles se produiront sur la même scène les 30 et 31 mai, ainsi que les 1 et 2 juin. Pour ceux et celles qui recherchent l’inusité et qui n’en ont que pour tes innovations, c’est sûrement un spectacle à ne pas rater. Comme pour tous les autres aussi! C’est une question de paresse auditive à contrer!!! On doit faire de la place dans notre environnement musical, pour la nouvelle chanson française d’ici…

Fleurs carnivores: Justine’s musical flights of fancy kill two albatrosses with one stone

Par Andrew Jones in Montreal Mirror (Québec), 24 mai 1990
Listening to Justine is like getting a free ticket to an old amusement park once run by Carla Bley, ravaged by Alben Ayler, and rebuilt by John Zorn.

Never let it be said that the members of Justine aren’t prepared to improvise at the drop of a hat. When it seemed impossible to tape our chat because the erase lugon the cassette tape of awful corporate rock we were taping over had been punched out, keyboardist Diane Labrosse came to the rescue. She produced a band-aid.

The four members of Justine —Labrosse, saxophonist Joane Hetu, bassist Marie Trudeau, and drummer Danielle Palardy Roger — have never been reticent to try something new, either in studio or in concert. In their ten-year slint as Wondeur Brass and its hipper, more impulsive sister, Les Poules, their brazen, fresh collages of mood, style, and song helped set the standard for Québec’s new music movement, musique actuelle.

Now, as Justine, the Montréal quartet have shorn themselves of the "brass" (a lone saxophone remains) and started a new. Justine is about to unveil a new project thal both destroys the peception of a "woman’s group" as an albatross and creates breathtaking new musical possibilities in a brave new genre whose absence of borders can be just as problematic as limitations. Soon Justine will reap the harvest of a year’s work, but be careful. Justine’s musical blossoms are no ordinary flowers—they’re mone like fleurs carnivores.

By any other name

"When we started working on this new music, this new project, we knew that we were going to produce it under a new name. " says Labrosse. "We wanted to have a whole new repertoire of fresh air, liberated from the old Wondeur Brass. "

We’re sitting in a casse-croute around the corner from Justine’s east-end practice space, a cramped basement studio shared with Jean Derome, Pierre Tanguay, and "Serge l’ Accordéoniste," a mysterious figure no one ever sees. Outside, Masson street serves as a drag sirip— a praclise space for bikers.

But a rose by any other name is just a flower. Just how different will Justine he from the old Wondeur Brass?

"Musically we wanted to integrate more electronics,"says keyboardist Labrosse. "It’s almost a cross between what Wondeur Brass used to do and what Les Poules did. Wonder Brass went into the studio very much prepared, very much structured, and Les Poules did a lot of improvising. So we wrote the music—themes, arrangements. And then we went in the studio. We recorded some material, changed it around and shaped it more through improvising. Soit’s a bit of a blend. And that’s what makes our new sound. "

"We used the studio and the recordig process—montage, cuting, and editing— as if it was another musical instrument," says drummer Roger, as another Harley rips up the street. "We literalIy transformed our sound in the studio. It was the first time it took close to a whole year to record an album. It gave us time to reflect and to let the music become much, much more intricate. Not that the other albums aren’t intricate, but Justine is more so. "

Roger admits that dwindling finances curlailed this luxurious fine-tuning. "lt’s always a question of money, and we had to decide it was finished. But this record is just one step in the direction of this music, and we are still continuing that direction," says Roger. "In Les Poules we were always in the process of re-evaluating the evolution of our music. So, yes the record is done, but our music is far from finished. "

Listening to Justine is like getting a free ticket to an old amusement park once run by Carla Bley, ravaged by Alben Ayler, and rebuilt by John Zorn. Every kind of music ever made by humankind is in here, plundered, sifted, gutted, rearranged, then stitched and carefully glued into place.

The funhouse starts with Le monstre, an odd Noh-style cabaret with a strong sense of dynamics. The tunes that follow pulse with a moody, see-saw organ or twitch with herkyjerky calliopes reminiscent of Bley. Most have swift, abrupt changes in mood, tempo, and musical style, going from rippling keyboard runs to free saxophone squalls. Some songs, like the double blast of J’ai perdu le temps and J’ai perdu le sommeil, throw away the boundaries altogether.

"It is going a step further," says Labrosse. We usually switch around our music very fast, but this time we’re pushing it even further. But then again, we’ve never produced anything that’s easy to listen to, that you can put on and have dinner at the same time.

"We based ourselves from the beginning on the classical suite, which has different movements. And we wanted to build the record this way, with different movements within the tracks. The whole record isn’t one piece as such, unless you look at it as one piece with very different moods and colours and textures."

The sound of the female voice figures prominently on Justine, but not just in song. Justine uses its four voices percussively, rhythmically, and melodically. On L’Intelligence du coeur, massed or disembodied radio voices seep through the savage, free jazz keyboard bluns. Elsewhere they shriek, whisper, caress, laugh, and yelp. "We always said that we were not authentic golden voices with pristine range," says Labrosse. "We’ve always integrated the voice as another instrument. This is why everyone sings; none of us is more accomplished than the other. Something new is that everybody sings on the same tune. We throw the ball at each other much more than we did before. Before Joane would sing cinema, Danielle would sing les amours, but now in one song it goes around to everybody. "

Justine also enlisted the aid of New York’s resident electric harpist, Zeena Parkins, as well as Tenko Ueno, the Japanese queen of onomatopoeic jazz and member of Mizutama Shobodan —The Polka Dot Fire Brigade. ’ We found definite similarities in the energy, and in their way of working," says Labrosse. We all seem to have a craft in sounds," adds Roger.

Musical gender

The stunning complexity of the new release may free Justine from the strictures irilposed by a society that emphasizes genderover musicianship. "That’s changed primarily in our own minds," says Labrosse. "At some point you stop focusing on gender, and in the last years we focused on the fact that we are musicians. Of course the rest of us comes along, like everyone’s personality comes into your work. That in itself is a fresh perspective. We don’t need to spell it out. "

Roger concurs. "More and more our collaborations, whether within Justine or with others, are approached on a musical level, and everyone has to pull their weight. "

As for the mysterious new name, it doesn’t come from anywhere in panicular. Roger does offer this explanation: "It’s a name that’s direct, plain, but at the same time reverberates with possible significances."

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