Agora danse 3 (Québec)
Les SuperMémé - Troubadours des temps modernes
Les 3 et 4 mars, les Productions SuperMémé présentent à l’Agora
trois duos formés par les musiciennes Joane Hétu, Diane Labrosse et Danielle Palardy
Roger, les danseuses Francine Gagné et Catherine Tardif et le danseur Andrew de
Lotbinière Harwood. Les unes et les autres se livreront, en condition de spectacle, à
des improvisations préparées. Robert Normandeau, musicien lui-même, gravite dans le
cercle des SuperMémé. L’événement fut prétexte à une joyeuse rencontre
où l’historique de l’organisme et ses multiples activités furent évoquées. Il en
raconte à sa manière la génèse et l’orientation artistique.
Il était une fois une super mémé. Elle avait de grands yeux, de grandes dents et un
féroce appétit de vivre. Elle vivait dans un monde peuplé de grands méchants loups
contre lesquels, de temps en temps, elle butait violemment. C’est en se livrant à cette
activité plutôt vaine qu’elle a rencontré d’autres super mémés. Depuis, ensemble, elles
refont l’histoire du monde, remodèlent la société, font beaucoup de musique et laissent
les méchants loups en paix. Je me contenterai de rendre compte de l’avalanche de faits,
du déluge de projets, du tourbillon de mots dans lesquels elles m’ont emporté: pour ce
qui est du monde et de la société, un livre entier ne suffirait pas…
Les Productions SuperMémé Fondées en 1980 par trois comparses, à
une époque où l’Association pour la création et la recherche électroacoustiques du
Québec (ACREQ), le Théâtre expérimental des femmes ont également vu le jour, Les
Productions SuperMémé sont nées dans la mouvance de l’activité
musicale frénétique de la fin des années soixante-dix. Elles mettent sur pied cette
structure de production afin d’assister le groupe Wondeur Brass dans sa démarche
artistique. Elles présenteront au fil des années des événements comme Les muses
au musée en 1992, ainsi que des concerts personnalisés reflétant les
différentes tendances créatrices des trois fondatrices et des musiciens-nes qui
gravitent autour d’elles: Jean Derome et les dangereux zhoms et Chansons de Douve de
Pierre Cartier en 1993, par exemple.
Joane, Diane, Danielle et compagnie
Joane Hétu, la saxophoniste à l’énergie débordante, travaille actuellement à la
préparation du disque compact Castor et compagnie, reflet du spectacle
du même nom présenté à plusieurs reprises où, avec ses complices Jean Derome, Diane
Labrosse et Pierre Tanguay, elle tisse les chaînes et les trames de «chansons d’amoures
nouvelles, celles des maîtresses et de leurs amants, chansons de toujours et musiques
nouvelles». Spectacle musical qui étonne par la liberté de ton—les textes sont
joyeusement impudiques—et par l’énergie musicale enivrante.
Diane Labrosse, la claviériste au sens de l’humour implacable, travaille également à
la préparation d’un disque solo intitulé États d’âme, reflet de
plusieurs années de création et de recherche, réalisé à l’aide d’un échantillonneur
numérique. Il s’agit essentiellement d’un travail de studio, ce qui constitue une
nouvelle étape dans sa carrière de musicienne plutôt orientée vers la scène. Sur le
plan musical, cela s’inscrit cependant dans la lignée d’une série de prestations
récentes dont Duo déconstructiviste avec Michel F Côté, avec qui elle
avait déjà collaboré et où elle déploie son goût de l’exploration d’une musique
d’avant-garde sans concession.
Danielle P. Roger, la percussionniste et l’«idéologue» des trois—disent les deux
autres un sourire en coin—a déjà fait paraître en 1993 un disque solo intitulé
L’oreille enflé, un conte musical moderne et touchant dont elle est à
la fois l’auteure et la compositrice. Si, par ailleurs, elle avait collaboré, comme les
deux précédentes, à divers événements de musique actuelle, elle vient de s’attaquer à
un tout autre aspect de la musique, celui de l’écriture pour un ensemble de musique de
chambre, en s’associant avec l’Ensemble contemporain de Montréal, dirigé par véronique
Lacroix, qui présentera une de ses œuvres au cours de la présente saison.
Justine
Les trois musiciennes privilégient le travail d’improvisation, la création
collective et le jeu «live», en prise directe avec le moment présent. Leur musique
s’est radicalisée depuis le milieu des années quatre-vingt et emprunte clairement des
sentiers plus aventureux, utilise davantage la lutherie électro-acoustique ainsi que
les séquences enregistrées. Avec une quatrième larronne, Marie Trudeau, elles ont
rebaptisé le groupe WondeurBrass qui devient Justineà partir de 1989.
Un premier disque paraît en 1990, intitulé Suite: «Les suites que
nous proposons ici sont faites en courbes et en détours (comme autant d’itinéraires
complexes à suivre). Des thèmes sont amorcés (donc à suivre), remaniés (par la suite)
revêtant parfois la forme de variations sur le thème, de jeux avec, ou en dehors du
thème (et ainsi de suite). Les idées musicales se superposent (à la suite les unes des
autres) pour s’éloigner soudain (à la poursuite de buts différents), parfois même de la
manière la plus inattendue»; puis un deuxième disque suit en 1994, Langages
fantastiques, où l’accomplissement des musiciennes, leur maturité
d’instrumentistes et la cohésion du groupe n’ont jamais été aussi évidents.
Des trouhadours des temps modernes
Ce qui est remarquable chez elles, c’est la réunion en chacune de toutes les
facettes que peut revêtir la pratique musicale. Elles sont tout autant compositrices
des ceuvres du groupe—toutes les pièces de Justine, par exemple, sont
co-signées—, que de leur propre travail solo; elles sont également interprètes de leur
musique et de celles des autres; et finalement elles sont improvisatrices, ce qui fait
d’elles des musiciennes à part entière. Si l’on ajoute à cela la conscience qu’elles
ont du théâtre et de la mise en scène et le fait qu’elles soient également chanteuses
et parolières, on peut dire qu’elles renouent avec la tradition séculaire des
troubadours. Et comme pour les chantres du Moyen-Âge, les textes qu’elles écrivent sont
le reflet d’un engagement social et humain profond, issus de leurs préoccupations
quotidiennes en tant que femmes, bien sûr, mais également en tant que citoyennes de ce
pays et du monde.
La diversité de leurs talents et la volonté qu’elles ont de communiquer avec
l’auditoire sont d’ailleurs revendiquées et vécues comme autant de solutions à la crise
qui traverse actuellement l’ensemble des musiques contemporaines.
Danse et musique, un rapport d’équilibriste
On sait qu’au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, il y a eu de la part
des chorégraphes québécois une volonté très nette d’affirmation de la danse et que ceci
a entraîné une profonde remise en question du rôle de la musique dans le spectacle de
danse.
Traditionnellement, la musique était déterminée d’avance et la chorégraphie réalisée
par la suite. Certes ce rapport ne pouvait plus satisfaire les chorégraphes, mais cet
affranchissement s’est fait souvent au détriment de la présence musicale. C’est en
réaction à cette situation qu’elles ont entrepris des projets artistiques, qui
instauraient un nouveau rapport danse-musique en proposant à des musiciennes et à des
danseuses de participer conjointement à l’élaboration du spectacle à partir d’un
travail sur des structures d’improvisation. Elles ont toutes participé à la série
L’Instant de l’instinct présentée à Tangente par Pierre Tanguay et
Andrew de Lothinière Harwood, où chorégraphes et musiciens se rencontrent dans un cadre
de totale liberté afin de redéfinir les frontières naturelles de leurs pratiques
respectives.
Et le spectacle présenté à l’Agora de la danse ? «Ce projet intitulé Musique
physique / physique musicale est basé sur l’idée de duo, chacune d’entre nous
étant associée à un chorégraphe. La démarche est celle d’une entière collaboration avec
celui-ci, qui redevient danseur pour l’occasion, et la musicienne, elle-même
compositrice et interprète. Ni l’un, ni l’autre n’ont préséance. Ainsi s’établit une
véritable réciprocité dans le travail de création.» On verra donc ces artistes tentant
de redéfinir la place respective de la musique et de la danse dans un spectade où
l’improvisation a autant sa place que le travail ciselé.
— Robert Normandeau, February 1, 1995 [10148]